—Les mœurs sont faites par l'homme. Je sais. Il condamne la femme qui ose avoir ses enfants, en dehors du mariage, sans se vouer pour la vie au père de ses enfants. Et pour beaucoup de femmes, c'est là un esclavage, car elles n'aiment pas leur mari. Beaucoup resteraient libres et seules avec leurs petits, si elles étaient braves. Je tâcherai de l'être.
Sylvie dit avec pitié:
—Pauvre innocente! Tu as vécu protégée des duretés de la vie par les doubles fenêtres de cette bourgeoisie qui t'enferme, avec ses préjugés, mais avec ses privilèges. Du jour où tu en sortiras, elle ne te laissera plus rentrer. Et tu verras un peu ce que c'est que la vie!
—Eh bien, Sylvie, c'est juste; tu dis vrai, j'ai été une privilégiée; il est bon que j'aie ma part, à mon tour, de ce que vous souffrez.
—Trop tard! Il faut apprendre, dès l'enfance. À ton âge, on ne peut plus... Heureusement, tu es riche, tu ne connaîtras jamais la peine matérielle. Mais l'autre, la peine morale... Ton clan te rejettera, l'opinion te condamnera, chaque jour tu souffriras de petites avanies... Tu as le cœur tendre et fier. Il saignera.
—Il saignera. On jouit mieux d'un bonheur, quand il faut l'acheter. Je ne veux rien que de sain et d'honnête. L'opinion ne m'effraie pas.
—Et si ton petit en souffre?
—Ils oseraient?... Eh bien, nous lutterons ensemble contre ces lâches!
Redressée sur son lit, elle secouait sa chevelure, comme un lion.
Sylvie la considéra, voulut garder sa mine sévère, ne put, rit, haussa les épaules, soupira: