Tous deux, en s'en allant, pensaient:
—C'est drôle, comme les gens ont l'air content, ce soir.
Et ils souriaient, sans vouloir se rendre compte de ce qui s'était passé. Ils savaient seulement qu'ils l'avaient, qu'ils le tenaient, et que c'était à eux. Quoi? Rien. On est riche, ce soir!... En rentrant, ils se regardèrent dans la glace, comme on regarde un ami, avec des yeux affectueux. Ils se disaient: «Son regard était sur toi.» Ils se couchèrent de bonne heure, accablés, pourquoi donc? d'une fatigue délicieuse. En se déshabillant, ils pensaient:
—Ce qui est bon maintenant, c'est qu'il y a demain.
Demain!... Ceux qui viendront après nous auront peine à se représenter ce que ce mot évoquait de désespoir muet et d'ennui sans fond, dans la quatrième année de guerre... Une telle lassitude! Tant de fois les espoirs avaient été déçus! Les centaines de demains se succédaient pareils à hier et aujourd'hui, tous également voués au néant et à l'attente, à l'attente du néant. Le temps n'avait plus de cours. L'année était comme un Styx, qui enserre la vie de son cercle aux eaux noires et grasses, avec de sombres moires, qui ne semblent plus couler. Demain? Demain est mort.
Dans le cœur des deux enfants, Demain était ressuscité.
Demain les vit de nouveau assis auprès de la fontaine. Et les demains qui suivirent. Le beau temps favorisait ces très brèves rencontres, un peu moins brèves chaque jour. Chacun apportait son goûter, afin d'avoir le plaisir de l'échanger. Pierre attendait maintenant, à la porte du Musée. Il voulut voir ses œuvres. Bien qu'elle n'en fût pas fière, elle ne se fit nullement prier pour les montrer. C'étaient des reproductions en miniature de tableaux célèbres, ou de fragments de tableaux, un groupe, une figure, un buste. Pas trop désagréable, au premier regard, mais extrêmement lâché. Çà et là, des touches assez justes et jolies; mais à côté, des incorrections d'écolier, étalant non seulement une ignorance élémentaire, mais une désinvolture parfaitement insouciante de ce qu'on pourrait penser.—«Baste! Assez bon comme cela!...»—Luce disait le nom des tableaux reproduits. Pierre les connaissait trop. Sa figure se crispait, de déconvenue. Luce sentait qu'il n'était pas content; mais elle mettait une bravoure à lui montrer tout,—et encore celui-là... Pan!... ce qu'elle avait de plus laid! Elle gardait un sourire moqueur, qui était aussi bien à son adresse qu'à celle de Pierre; mais elle ne s'avouait pas une pinçure de dépit. Pierre serrait les lèvres, pour ne pas parler. Mais à la fin, ce fut trop fort. Elle lui montra la copie d'un Raphaël de Florence.
—Mais ce ne sont pas les couleurs! dit-il.