[264] La Russie était en effet dans une situation spéciale; et si le tort de Tolstoï a été de généraliser d'après elle à l'ensemble des États européens, on ne peut s'étonner qu'il ait été surtout sensible aux souffrances qui le touchaient de plus près.—Voir, dans le Grand Crime, ses conversations, sur la route de Toula, avec les paysans, qui tous manquent de pain, parce que la terre leur manque, et qui tous, au fond du cœur, attendent que la terre leur revienne. La population agricole de la Russie forme les 80 p. 100 de la nation. Une centaine de millions d'hommes, dit Tolstoï, meurent de faim par suite de la mainmise des propriétaires fonciers sur le sol. Quand on vient leur parler, pour remédier à leur mal, de la liberté de la presse, de la séparation de l'Église et de l'État, de la représentation nationale, et même de la journée de huit heures, on se moque d'eux, impudemment:

«Ceux qui ont l'air de chercher partout des moyens d'améliorer la situation des masses populaires, rappellent ce qui se passe au théâtre, quand tous les spectateurs voient parfaitement l'acteur qui est caché, tandis que ses partenaires qui le voient très bien aussi, feignent de ne pas voir, et s'efforcent à distraire mutuellement leur attention.»

Nul autre remède que de rendre la terre au peuple qui travaille. Et, pour la solution de cette question foncière, Tolstoï préconise la doctrine de Henry George, son projet d'un impôt unique sur la valeur du sol. C'est son Évangile économique, il y revient inlassablement, et se l'est si bien assimilé que souvent, dans ses œuvres, il reprend jusqu'à des phrases entières de Henry George.

[265] «La loi de non-résistance au mal est la clef de voûte de tout l'édifice. Admettre la loi de l'aide mutuelle, en méconnaissant le précepte de la non-résistance, c'est construire la voûte dans la sceller dans sa partie centrale.» (La Fin d'un Monde).

[266] Dans une lettre de 1900 à un ami (Corresp. inéd., p. 312), Tolstoï se plaint de la fausse interprétation donnée à son principe de la non-résistance. On confond, dit-il, «Ne t'oppose pas au mal par le mal»... avec «Ne t'oppose pas au mal», c'est-à-dire avec: «Sois indifférent au mal»... «Au lieu que la lutte contre le mal est le seul objet du christianisme et que le commandement de la non-résistance au mal est donné comme le moyen de lutte le plus efficace.»

Que l'on rapproche cette conception de celle de Gandhi,—de son Satyâgraha, de la «Résistance active», par l'amour et le sacrifice! C'est la même intrépidité d'âme, qui s'oppose à la passivité. Mais Gandhi en a accentué plus encore l'énergie héroïque.—(Cf. Romain Rolland: Mahâtma Gandhi, p. 53 et suivantes;—et l'introduction à La Jeune Inde, de Gandhi, p. XII et suiv.).

[267] La fin d'un Monde.

[268] Tolstoï a dessiné deux types de ces «sectateurs»,—l'un à la fin de Résurrection,—l'autre dans Encore trois morts.

[269] Après la condamnation par Tolstoï de l'agitation des Zemstvos, Gorki, se faisant l'interprète du mécontentement de ses amis, écrivait: «Cet homme est devenu l'esclave de son idée. Il y a longtemps qu'il s'isole de la vie russe et n'écoute plus la voix du peuple. Il plane trop haut au-dessus de la Russie.»

[270] C'était pour lui une souffrance cuisante de ne pouvoir être persécuté. Il avait la soif du martyre; mais le gouvernement, fort sage, se gardait bien de la satisfaire.