[140] Confessions, p. 67.

[141] Ses portraits de cette époque accusent ce caractère populaire. Une peinture de Kramskoï (1873) représente Tolstoï en blouse de moujik, la tête penchée, l'air d'un Christ allemand. Le front commence à se dégarnir aux tempes; les joues sont creuses et barbues.—Dans un autre portrait de 1881, il a l'air d'un contre-maître endimanché: les cheveux coupés, la barbe et les favoris qui s'étalent; la figure paraît beaucoup plus large du bas que du haut; les sourcils sont froncés, les yeux moroses, le nez aux grosses narines de chien, les oreilles énormes.

[142] Confessions, p. 93-95.

[143] A vrai dire, ce n'était pas la première fois. Le jeune volontaire au Caucase, l'officier de Sébastopol, Olenine des Cosaques, le prince André et Pierre Besoukhov, dans Guerre et Paix, avaient eu des visions semblables. Mais Tolstoï était si passionné que, chaque fois qu'il découvrait Dieu, il croyait que c'était pour la première fois et qu'il n'y avait eu avant que la nuit et le néant. Il ne voyait plus dans son passé que les ombres et les hontes. Nous qui, par son Journal, connaissons, mieux que lui-même, l'histoire de son cœur, nous savons combien ce cœur fut toujours, même dans ses égarements, profondément religieux. Au reste, il en convient, dans un passage de la préface à la Critique de la théologie dogmatique: «Dieu! Dieu! j'ai erré, j'ai cherché la vérité où il ne le fallait point. Je savais que j'errais. Je flattais mes mauvaises passions, en les sachant mauvaises; mais je ne t'oubliais jamais. Je t'ai senti toujours, même quand je m'égarais».—La crise de 1878-9 fut seulement plus violente que les autres, peut-être sous l'influence des deuils répétés et de l'âge qui venait; et sa seule nouveauté fut en ceci qu'au lieu que la vision de Dieu s'évanouit sans laisser de traces, après que la flamme d'extase était tombée, Tolstoï, averti par l'expérience passée, se hâta de «marcher, tandis qu'il avait la lumière», et de déduire de sa foi tout un système de vie. Non qu'il ne l'eût déjà tenté. (On se souvient de ses Règles de vie, conçues quand il était étudiant.) Mais, à cinquante ans, il avait moins de chances de se laisser distraire de sa route par les passions.

[144] Le sous-titre des Confessions est Introduction à la Critique de la Théologie dogmatique et à l'Examen de la doctrine chrétienne.

[145] «Moi, qui plaçais la vérité dans l'unité de l'amour, je fus frappé de ce fait que la religion détruisait elle-même ce qu'elle voulait produire.» (Confessions, p. 111.)

[146] «Et je me suis convaincu que l'enseignement de l'Église est, théoriquement, un mensonge astucieux et nuisible, pratiquement, un composé de superstitions grossières et de sorcelleries, sous lequel disparaît absolument le sens de la doctrine chrétienne.» (Réponse au Saint-Synode, 4-17 avril 1901.)

Voir aussi l'Église et l'État (1883).—Le plus grand crime que Tolstoï reproche à l'Église, c'est son «alliance impie» avec le pouvoir temporel. Il lui a fallu affirmer la sainteté de l'État, la sainteté de la violence. C'est «l'union des brigands avec les menteurs».

[147] A mesure qu'il avançait en âge, ce sentiment de l'unité de la vérité religieuse à travers l'histoire humaine, et de la parenté du Christ avec les autres sages, depuis Bouddha jusqu'à Kant et à Emerson, ne fît que s'accentuer, au point que Tolstoï se défendait, dans ses dernières années, d'avoir «aucune prédilection pour le christianisme». Tout particulièrement importante, en ce sens, est une lettre, écrite le 27 juillet-9 août 1909 au peintre Jan Styka, et récemment reproduite dans le Théosophe du 16 janvier 1911. Suivant son habitude, Tolstoï, tout plein de sa conviction nouvelle, a une tendance à oublier un peu trop son état d'âme ancien et le point de départ de sa crise religieuse, qui était purement chrétien:

«La doctrine de Jésus, écrit-il, n'est pour moi qu'une des belles doctrines religieuses que nous avons reçues de l'antiquité égyptienne, juive, hindoue, chinoise, grecque. Les deux grands principes de Jésus: l'amour de Dieu, c'est-à-dire de la perfection absolue, et l'amour du prochain, c'est-à-dire de tous les hommes sans aucune distinction, ont été prêchés par tous les sages du monde: Krishna, Bouddha, Lao-Tse, Confucius, Socrate, Platon, Epïctète, Marc-Aurèle, et parmi les modernes, Rousseau, Pascal, Kant, Emerson, Channing, et beaucoup d'autres. La vérité religieuse et morale est partout et toujours la même... Je n'ai aucune prédilection pour le christianisme. Si j'ai été particulièrement intéressé par la doctrine de Jésus, c'est: 1º parce que je suis né et que j'ai vécu parmi les chrétiens; 2º parce que j'ai trouvé une grande jouissance d'esprit à dégager la pure doctrine des surprenantes falsifications opérées par les Églises.»