Je demeurai presque quatre ans chez Miss Flaybum, avant que mon éducation fût considérée comme achevée, et, comme vous pouvez le supposer, j'attendais avec impatience l'époque où je serais affranchie de la férule de Miss Herbert et de sa patronne. Lady Clara, Laura et Van Tromp étaient parties. Cécile était devenue mon amie de cœur et j'aimais si tendrement Mlle Fosse qu'il était convenu avec mes tuteurs qu'elle viendrait vivre avec moi comme dame de compagnie, car on devait me faire une rente suffisante pour me monter une installation personnelle. Outre Cécile et moi, il y avait à l'école neuf ou dix grandes jeunes filles qui devaient également partir à l'époque de Noël. La perspective de perdre un tiers de ses élèves à la fois, contrariait beaucoup Miss Flaybum ; aussi donnait-elle plus libre cours que jamais à ses instincts tyranniques, en nous fouettant pour les plus innocentes peccadilles et en prenant un plaisir particulier à mettre les plus grandes à califourchon sur le dos d'une servante, la plupart du temps par séries de trois ou quatre à la fois. Aussi, notre rancune s'accumulait-elle et nourrissions-nous des idées de vengeance.


J'étais, par ailleurs, devenue en quelque sorte le chef des élèves, et avec mes camarades, nous faisions souvent ce que nous appelions des sacrifices à la verge, surtout aux dépens des plus jeunes élèves que nous entraînions dans notre dortoir. Elles n'osaient se plaindre à Miss Flaybum, de crainte de représailles de notre part.

Les derniers jours approchaient, et je devais prendre congé du vieil établissement dans moins d'une semaine, mais je ne voulais pas le faire sans avoir tiré vengeance de mes griefs. J'eus à ce sujet plusieurs entretiens avec Mademoiselle et Cécile ; après mûres réflexions, nous engageâmes toutes les demoiselles qui devaient quitter à se joindre à nous ; en outre, nous mîmes au courant de notre projet une douzaine des autres qui nous promirent d'être neutres et de jouer le rôle de spectatrices terrifiées. Dans son heureuse prudence, Miss Flaybum faisait coucher toutes les servantes, excepté Maria, à l'autre extrémité de la maison ; une grosse porte, barrée de fer, solidement verrouillée, les eût, à toute éventualité, empêchées d'arriver jusqu'à nous.

Miss Flaybum avait l'habitude de donner une soirée d'adieu aux élèves qui s'en allaient, la veille de leur départ. Nous résolûmes de corrompre Maria, pour l'induire à trahir sa patronne et à favoriser nos projets. Notre plan était de nous emparer de Miss Flaybum, Miss Herbert et Frau Bildaur, et de bien les fesser, surtout les deux premières. Nous n'eûmes aucune difficulté du côté de Maria, qui venait précisément de toucher ses gages. Je lui promis un bon dédommagement et une place dans ma propre maison ; elle accepta avec plaisir, étant, disait-elle, excédée des accès de colère de nos institutrices. Elle consentit aussi à nous fournir les objets nécessaires, verges, cordes, et spécialement trois costumes de punition pour en affubler nos victimes.

La soirée mémorable arriva ; les conjurées avaient convenu entre elles d'irriter Miss Flaybum en abusant de son champagne, dont on faisait, en pareille occasion, grand étalage, mais qui était parcimonieusement versé. Maria faisait le service, assistée de deux autres bonnes, et, à souper, grâce à elle, la plupart de nous prirent environ trois coupes du vin pétillant, au lieu d'une comme à l'habitude. Au second verre, Miss Flaybum écarquilla déjà des yeux étonnés, mais quand elle nous vit abuser une troisième fois de ses libéralités, elle entra en fureur : « Miss Coote, Miss Deben! s'écria-t-elle en bondissant de sa chaise, que signifie cela! Comment osez-vous exciter ces jeunes filles à l'intempérance ; la moitié de mes élèves va être en ribote! Maria, enlevez immédiatement ces bouteilles, vous devez avoir perdu la tête! »

Maria, qui avait prévu l'orage, avait réussi, l'instant d'avant, à renvoyer les deux autres bonnes et avait verrouillé la porte conduisant aux chambres des domestiques, non sans les avoir pourvues d'une bonne provision de rafraîchissements pour endormir leur attention.

Voyant que le champ était libre, je me levai, verre en main, et, après m'être inclinée avec une déférence affectée devant Miss Flaybum, je m'écriai : « Attendez un instant, Maria, nous n'avons pas encore fini avec le champagne. Miss Flaybum, Miss Herbert et vous, Mesdemoiselles, fis-je en m'adressant aux autres convives, nous allons, plusieurs d'entre nous, quitter demain cet heureux établissement pour n'y jamais revenir, et, au nom de celles-ci, je vous demande de vous joindre à nous en buvant à la santé de notre aimée et vénérée maîtresse d'école.

Miss Flaybum, qui avait repris son siège, écoutait, résignée en apparence, mais à son agitation, on voyait qu'elle se contenait avec peine.

Les demoiselles applaudirent bruyamment à mes paroles ; les coupes furent remplies jusqu'aux bords.