Nous sommes arrivés, le même jour, à Rachide[40], à la moitié de chemin du Caire.

Le lendemain, on nous a envoyé des bons chevaux de selle arabes, pour nous amener au Grand Caire.

Nous étions douze jeunes gens, destinés pour Sala-Bey, et nous sommes montés tous à cheval et arrivés le soir à Boulak, à une demi-lieue du Caire, et nous avons dîné là, et on nous a fait chercher à onze heures du soir pour nous faire rentrer dans la ville[41]. Le lendemain, on nous présentait au Bey, qui nous a bien reçus. Il m'a beaucoup questionné en langue géorgique, que je parlais peu, parce que j'avais quitté mon pays trop jeune. Il me demanda dans quel pays je suis né, si je suis de Tiflis en Géorgie. Je lui dis que oui. Je lui dis le nom de mon père, qu'il connaissait très-bien, parce que lui-même est géorgien. Il a beaucoup voyagé en Arménie.

* * * * *

On préfère, pour être bons Mameloucks, les Géorgiens et les Mingréliens, je ne sais pas pourquoi, car les Arméniens sont encore plus braves que les autres nations. Dans cette époque-là, j'avais quinze ans.

Après ça, le Bey il me dit: «Allez vous reposer. On vous fera des habits, et je vous ferai donner un bon cheval, et j'aurai soin de vous comme de mes compatriotes, et je donnerai de vos nouvelles à vos parents.» Je ne sais pas si c'est vrai, car je ne reçus aucune nouvelle depuis que je suis quitté ma sœur à Kizliar en Tartarie. Je quitte le Bey pour aller dans ma chambre que l'on m'avait désignée. En traversant dans un grand corridor que j'ai rencontré beaucoup de Mameloucks vieux et jeunes, j'ai reconnu un jeune homme de quinze ans, de mon âge. Il était né dans la ville où j'étais, il était mon camarade, mais il était perdu deux ans avant moi.

Je voyais, tous les jours, sa mère et son père pleurer après lui. Exprès, je me suis approché de lui, je demande s'il me connaît. Il me dit non. Je lui dis: «Mais tu t'appelles Mangasar, tu es né à Aperkan! Comment! tu me connais pas? J'étais ton camarade, je m'appelle Roustam!» Il me dit: «Ma foi oui!» Il me sauta au cou. Nous renouvelons notre amitié, et je lui donne des nouvelles de son père et sa mère.

J'étais très-heureux d'avoir trouvé un camarade. Nous racontions nos peines l'un et l'autre, pour nous distraire un peu.

Six jours après mon arrivée, il vient dans ma chambre un barbier avec un Cachef (colonel) de Sala-Bey, pour me baptiser, comme à la mode du pays. C'était pour me faire la circoncision. Il m'en expliquait la cause en me disant: «C'est par ordre de Sala-Bey,» et, pour être bon Mamelouck, il faut que je sois circoncis.

Voilà le barbier qui commence la cérémonie malgré moi.