J'avais toujours des provisions, les jours de bataille. J'avais avec moi une bouteille d'eau-de-vie: j'ai distribué moi-même aux blessés, pour donner un peu de force dans la neige.
Moi-même, le jour de la bataille d'Eylau, je manquai d'être gelé; je ne le fus pas, grâce à M. Bongars[89], aide de camp du prince de Neuchâtel. Il y avait plusieurs jours que j'avais dormi. Je tenais mon cheval par la bride, et j'étais caché, la moitié de mon corps dans la neige, et je me suis endormi par le bruit des canons tirés aussi souvent. M. Bongars m'a aperçu. Il vient à moi en me disant: «Malheureux, qu'est-ce que vous faites là? Vous allez être gelé. Il faut pas dormir!» Le même instant, l'Empereur monte à cheval. Je me suis trouvé tout-à-fait derrière l'Empereur, et M. Tourneur[90], qui était chambellan de l'Empereur, était à cheval derrière moi. Il n'osait pas trop avancer, parce que les boulets de canon tombaient, à côté de nous, comme de la grêle; il tourmente exprès son cheval, et il tombe sur la neige, comme s'il était sur un matelas, et il me dit: «Je vous en prie, M. Roustam, je ne peux pas monter à cheval. Je vas retourner au quartier général. Je vous prie de dire à l'Empereur que j'ai reçu une chute de cheval, et je ne peux suivre.»
Tout le monde qui était là riait de bon cœur. L'Empereur ne m'en a pas parlé, je n'ai rien dit non plus.
Et nous sommes partis, quelques jours après la bataille, pour Osterode, pour faire prendre des cantonnements à l'armée.
Nous avons resté à Osterode quelques jours.
L'Empereur, un soir, a joué aux cartes avec le prince de Neuchâtel, maréchal Duroc et plusieurs autres personnes. Il a gagné un peu d'argent; il a eu la bonté de me faire demander et m'a remis 500 francs de son gain en me disant: «Tiens, voilà pour toi!»
Après ça, l'Empereur a pris son quartier général à Finkenstein, que nous avons resté jusqu'au printemps. Dans cet intervalle, j'ai fait plusieurs voyages avec l'Empereur, de Dantzig, Marienverder, Marienbourg.
On parlait beaucoup de la paix. J'étais bien content de cela, pour avoir le bonheur de voir ma femme et mon fils. Près de dix mois que je l'avais vue, mais je recevais leurs nouvelles, presque tous les jours, par les estafettes de l'Empereur, bien exactement: ça me consolait un peu, car c'était trop de d'être privé ma famille depuis dix mois.
Un jour, vient arriver un aide de camp de maréchal Ney, prévenir l'Empereur que les Russes ont attaqué le corps de maréchal Ney avec quarante mille hommes, et le maréchal a battu en retraite pendant quinze lieues, sans perdre une pièce de canon, ni aucun soldat.
En deux jours de temps, l'Empereur fait réunir son armée et partit lui-même pour commander en chef, comme tous les jours.