Les deux armées française et russe étaient séparées par le Niémen. Tout était fort tranquille. L'Empereur fait faire un grand radeau sur le Niémen, embelli par des guirlandes de fleurs, pour recevoir l'Empereur de Russie. Ils se sont rendus, chacun de leur côté, dans le radeau.
Au moment que les Empereurs sont embarqués sur les petits bateaux, pour aller rejoindre l'un l'autre, on a tiré beaucoup de canons en criant, répété plusieurs fois: «Vive l'Empereur Napoléon!»
Le lendemain, à midi, l'empereur de Russie était arrivé dans la ville. On avait préparé une maison pour lui. L'empereur Napoléon avait envoyé un bon cheval arabe au bord du Niémen, pour que l'empereur de Russie monte, et nous avons tous monté à cheval pour aller au-devant de lui.
Toute la Garde à cheval et à pied était sur les armes, dans une grande rue où étaient logés les deux Empereurs.
L'Empereur de Russie monte à cheval, au bord du Niémen, avec l'Empereur des Français, et l'Empereur de Russie trouva toute la Garde magnifique.
L'Empereur des Français montrait à l'Empereur de Russie: «Voilà mes grenadiers à cheval. Voilà mes chasseurs. Voilà mes dragons», enfin tout.
Quand nous sommes arrivés en face de la maison qui était destinée pour l'Empereur de Russie, l'Empereur des Français lui dit: «Voilà la maison de Votre Majesté.» Mais l'Empereur de Russie lui dit: «Sire, permettez-moi que je parcourre jusqu'au bout de la rue, pour voir toute la Garde, que je trouve superbe!» Et ils ont été jusqu'au bout de la grand'rue, et sont retournés à la maison qui était préparée pour l'Empereur des Français, et ont dîné ensemble.
Deux jours après, le Roi et la Reine de Prusse sont venus aussi à
Tilsitt; ils étaient logés dans la maison d'un meunier, et venaient tous
deux, tous les jours, chez l'Empereur des Français et l'empereur de
Russie, pour dîner avec l'empereur Napoléon.
Un jour, à dîner, l'empereur Napoléon disait au roi de Prusse: «N'est-ce pas, monsieur le Roi de Prusse, Votre Majesté n'aime pas la guerre, car Votre Majesté n'est pas heureuse dans la campagne qu'elle vient de faire?» Le roi de Prusse lui répond: «Oui, Sire, Votre Majesté le sait mieux que moi!» sa tête toujours baissée.
La reine de Prusse venait, très-souvent, faire des visites à l'empereur
Napoléon.