Un jour elle était coiffée à la grecque, l'Empereur lui dit: «Votre
Majesté est coiffée à la Turque.». Elle dit: «Je vous demande pardon,
Sire, je suis coiffée à la Roustam!» En me regardant, moi étant auprès
de l'Empereur.

Quand l'Empereur était à Tilsitt, on a présenté la reine de Prusse à l'Empereur, qui l'a reçue dans un petit salon. Sa visite resta une heure. En sortant de chez l'Empereur, elle avait beaucoup pleuré, car son visage était tout mouillé et ses yeux gros. Tout de suite après, on annonce à l'Empereur que le dîner était servi. Alors l'Empereur sortit de son cabinet, il trouve le prince de Neuchâtel dans la salle à manger. Il dit: «Eh bien, Berthier, la belle reine de Prusse pleure joliment; elle croit que je suis venu jusqu'ici pour ses beaux yeux!»

Le lendemain, l'Empereur Alexandre, le roi et la reine de Prusse, le grand-duc Constantin sont venus dîner avec l'empereur Napoléon, et moi j'étais à côté de l'Empereur pour le servir. La reine de Prusse et l'empereur Alexandre me regardaient beaucoup. Napoléon dit à Alexandre: «Sire, Roustam était un de vos sujets!» Il lui répond: «Comment, Sire?—Oui, parce qu'il est de la Géorgie; comme la Géorgie appartient à Votre Majesté, alors c'est un de vos sujets.» Après ça, Alexandre me regardait en souriant.

Tout le temps que nous sommes restés à Tilsitt, nous étions toujours en fête. L'empereur Napoléon et de Russie ont passé, tous les jours, les corps d'armée français en revue, et toute la Garde, qui était bien nombreuse. Ça montait à peu près à cent quarante mille hommes, tous vieux soldats.

Les deux Empereurs ont donné le bras l'un à l'autre et se sont promenés, tous les soirs, dans les rues, tout seuls.

Quelques jours après, la Garde de l'Empereur a donné un grand dîner champêtre à la Garde de l'Empereur de Russie. On a fait venir, de Varsovie, de Dantzig et Elbing, toutes les provisions nécessaires, surtout beaucoup de vin. Les tables étaient dressées dans toutes les promenades de la ville.

Au moment de dîner, le premier toast a été porté à la santé de l'Empereur de Russie. Au moment du repas, on a tiré au moins six cents coups de canon. Après dîner, toutes les troupes françaises et russes étaient bien en train, les trois quarts ont été saouls, les Français avec un habit russe, les Russes avec un habit ou un bonnet français. Tout le temps après le repas, ils ont dansé alentour de la ville, et sont venus tous, pêle-mêle, passer en face de la fenêtre de l'Empereur des Français. On criait: «Vivent les Empereurs!»

Un grenadier russe avait un peu trop bu; il pouvait pas marcher droit; il tombait en marchant. Un grenadier français le ramassa par le bras, en lui disant: «B…, c…, veux-tu marcher comme nous!» en lui donnant un coup de pied au derrière. Tout le monde riait comme des bienheureux à entendre la conversation de ces deux grenadiers.

Quelques jours après, l'Empereur s'habillait, le matin. La croix de la
Légion n'était pas bien attachée après son habit; je voulais l'attacher.
Il me dit: «Laissez, je fais exprès.»

Après ça, nous montons à cheval pour aller faire une visite à l'Empereur de Russie. En sortant de chez l'Empereur de Russie, il a vu, à la porte, une compagnie de grenadiers en bataille. L'Empereur des Français dit à l'Empereur de Russie: «Sire, je demande l'agrément de Votre Majesté, de présenter ma croix à un de vos premiers grenadiers.» Il lui dit: «Oui Sire, il sera trop heureux.»