On fait avancer le plus vieux. L'Empereur ôte sa croix, qui n'était pas bien attachée, et la donna au grenadier, qui était bien content. Il a baisé la main de l'Empereur et au coin de son habit, et tout le monde répétait: «Vive le grand Napoléon!» et nous sommes retournés à la maison.
Le lendemain, nous sommes partis pour Dresde, en passant par Posen et
Glogau, et nous sommes arrivés à Dresde.
Le roi de Saxe est venu au-devant de l'Empereur pour le recevoir. L'Empereur a resté à Dresde, pendant cinq jours, toujours au milieu des fêtes.
Dans cet intervalle, on avait préparé le service de la Maison pour le départ de l'Empereur pour Paris. Chaque personne avait sa place désignée pour le départ. Pour moi, je voyais aucune place, car j'avais fait toutes les campagnes à cheval auprès de l'Empereur. Je demande, au Grand Écuyer[92] avec quelles personnes je voyage. Il me dit: «L'Empereur veut que tu sois avec lui, et j'irai au-devant de sa voiture. (On avait fait un petit cabriolet exprès pour moi.) Si l'Empereur te donne la permission, j'ai une place pour toi dans une berline.»
Le même jour, je me suis adressé à l'Empereur, en lui demandant comment je voyagerais. Il me dit: «Avec moi, dans le cabriolet de ma voiture.» Je lui dis: «Sire, je suis trop fatigué, j'ai fait toutes les campagnes à cheval; d'ici à Paris c'est trop loin. Je pourrais jamais résister à la fatigue!» Il me dit: «Comment veux-tu aller? Ta place est à côté de moi et me jamais quitter. Eh bien! quand tu seras bien fatigué, tu prendras une voiture de poste que l'on trouve dans chaque relais.»
Nous sommes partis, sur le lendemain, pour Paris. Je désirais bien arriver pour voir ma femme que j'étais privé de voir depuis onze mois, et mon fils de sept mois.
Nous avons mis cinq jours pour venir de Dresde à Saint-Cloud, la nuit et le jour.
Le cinquième jour, à sept heures du matin, nous traversions dans le bois de Boulogne, l'Empereur me dit: «Regarde donc, Roustam, voilà ta femme! Comment! Tu ne vois pas?» Je voyais bien que l'Empereur me disait ça pour plaisanter. Je regardais de tous les côtés, je ne voyais personne. Je lui dis: «Je vous demande pardon, Sire, ma femme est encore dans son lit, avec son gros fils!»
On avait fait, à la tête du pont de Saint-Cloud, un arc de triomphe, pour l'arrivée de l'Empereur. Mais, arrivé tout seul, il allait si vite qu'on n'a pas eu le temps d'ôter la barrière. L'Empereur a passé à côté. Enfin, nous sommes arrivés au palais de Saint-Cloud.
Tout le monde dormait encore; l'Empereur se précipita de sa voiture, et monta les escaliers quatre à quatre, et entra chez l'Impératrice. Et moi, je n'ai pas eu d'autre bonheur que de monter, sur le-champ, chez moi, où j'ai trouvé ma femme dont j'ai reçu les caresses et la tendresse la plus sincère, et dont j'étais privé depuis onze mois.