Le lendemain, je voulais aller voir mon fils, en nourrice au Mesnil, près de Saint-Germain-en-Laye. Ma femme me dit: «Non, mon ami, tu es trop fatigué de ton voyage. Tu iras le voir demain», parce qu'elle voulait me faire une surprise.
Deux jours avant mon arrivée, ma femme a fait venir mon fils, avec sa nourrice, chez un de mes amis, nommé Le Peltier, qui demeurait à la Porte Jaune, près Saint-Cloud.
Le lendemain de mon arrivée, ma femme me dit: «Madame Peltier est malade, nous allons lui faire une visite.» Quand nous sommes arrivés chez elle, elle était bien portante comme nous, et nous avons été nous asseoir à l'ombre des marronniers, et on a fait passer la nourrice et mon fils à côté de moi.
Je regarde ce petit si gentil. Je dis à ma femme: «Ah mon Dieu! Voilà un bel enfant! Comme il est joli!» Je regarde bien sur sa figure, je dis à ma femme: «Je parie que c'est mon fils! Il a tout à fait ma figure et mes yeux.»
Voilà donc que tout le monde commence à rire, et je prends l'enfant, je le serre contre mon cœur. C'est dans ce moment-là que j'ai vu que ma femme avait préparé une surprise agréable.
IV
Corvisart et l'Empereur; la canne de Jean-Jacques Rousseau.—Bourrienne jugé par Napoléon.—Sa tendresse pour le roi de Rome.—Sa sévérité pour le général Guyot.—Napoléon intime.—Je fais pensionner le piqueur Lavigne.—Le docteur Lanefranque.—Corvisart à Schœnbrunn.—Les pistolets de l'Empereur.—Son voyage à Venise; passage du Mont-Cenis.—Il décachette les lettres de ma femme: avantage que son indiscrétion me procure.—Les cygnes de la Malmaison.—Je manque me noyer dans l'étang de Saint-Cucufa.—Le jeu de l'Empereur.—Napoléon à Fontainebleau.—Bruits de suicide.—Les diamants de la couronne.—Pourquoi je n'ai pas été à l'île d'Elbe.—Je pars pour Dreux.—Anecdotes: Naissance du Roi de Rome.—L'empereur et mon fils.—Mon service de nuit chez l'Empereur.—Bienveillance de Joséphine à mon égard.—Je lui dois de figurer dans le cortège du Couronnement.—L'Empereur et son bottier.—Campagne de Russie: Smorgoni.—Compranoï.—Vilna.—Kovno.—Varsovie.—Posen.—Mon visage gelé.—Dresde.—Erfurt.—Mayence.—Le factionnaire des Tuileries.—Une consultation du docteur Corvisart.
Monsieur Corvisart[93] assistait, tous les deux ou trois jours, à la toilette de Sa Majesté. Un jour, on annonce M. Corvisart; il dit qu'il entre: «Vous voilà, grand charlatan! Avez-vous tué beaucoup de monde, aujourd'hui?—Pas beaucoup, Sire.»
Sa Majesté: «Corvisart, je ne vivrai pas longtemps; je me sens plus faible qu'il y a cinq ou six ans!» Il disait ça en riant. Corvisart dit: «Sire, est-ce que je ne suis pas là pour vous en empêcher?» Sa Majesté lui tire les oreilles en riant: «Vous croyez ça, Corvisart? Je vous enterrerai?» Corvisart dit: «Je crois bien, Sire, moi et bien d'autres!» Sa Majesté dit, en souriant: «Taisez-vous, charlatan! Qu'est-ce que vous tenez à la main?—C'est ma canne, Sire.» Sa Majesté: «C'est bien vilain! Elle n'est pas jolie; comment un homme comme vous peut-il porter un vilain bâton comme ça?» Corvisart dit: «Sire, cette canne-là, elle me coûte fort cher, et je l'ai eue très-bon marché.» Sa Majesté: «Voyons, Corvisart, combien vous a-t-elle coûté?—Quinze cents francs, Sire! Ce n'est pas cher.» Sa Majesté dit: «Ah mon Dieu! Quinze cents francs! Montrez-le moi, ce vilain bâton-là!»
Sa Majesté visite la canne en petit détail; il aperçoit le portrait, en médaille dorée, de Jean-Jacques Rousseau, sur la pomme de la canne: «Dites-moi, Corvisart, c'est la canne de Jean-Jacques? Où l'avez-vous trouvée? Sans doute c'est un de vos clients qui vous a fait ce présent-là? Ma foi, c'est un joli souvenir que vous avez!» Corvisart dit: «Pardonnez-moi, Sire, elle m'a coûté quinze cents francs!» Sa Majesté: «Au fait, Corvisart, ce n'est pas payé son prix, car c'était un grand homme, c'est-à-dire un grand charlatan comme Corvisart!» Corvisart riait en écoutant. Sa Majesté dit: «Au fait, Corvisart, c'était un grand homme en son genre. Il a fait de belles choses.» Après ça, il tire les oreilles de M. Corvisart, en lui disant: «Corvisart, vous voulez singer Jean-Jacques!»