Après ça, Sa Majesté dit: «Corvisart, y a-t-il beaucoup de malades dans Paris?» Il répond: «Mais, Sire, pas de trop.» Sa Majesté dit: «Voyons, Corvisart, combien d'argent vous avez gagné, hier, dans la matinée?—Mais, Sire, je n'ai pas compté!—Vous avez gagné, au moins, deux cents francs?—Pas autant, Sire.—Mais, Corvisart, vous ne recevez pas à moins de vingt francs par visite!» Il dit: «Pardonnez-moi, Sire, je n'ai pas un prix fixe; je recevais jusqu'à trois francs.» Sa Majesté dit: «À la bonne heure! Vous êtes humain!»
Dans ce moment-là, Sa Majesté s'habillait pour aller chasser au tiré, dans la forêt de Saint-Germain, Sa Majesté dit: «Corvisart, aurai-je beau temps pour ma chasse?» Corvisart dit: Oui, Sire, il fait un temps superbe.—Êtes-vous chasseur, Corvisart?—Oui, Sire, je chasse quelquefois.» Sa Majesté: «Et puis vous laissez mourir vos malades!» Sa Majesté: «Où chassez-vous, Corvisart?—Sire, je chasse à Chatou, chez le duc de Montebello.» Sa Majesté: «Corvisart, je veux que vous veniez chasser avec moi; je veux savoir si vous tirez bien.» Corvisart: «Sire, c'est un grand honneur pour moi. Je n'ai pas mes fusils.» Sa Majesté: «On vous donnera mes fusils… Entends-tu Roustam?» Corvisart: «Sire, je ne pourrai pas me servir des fusils de Votre Majesté.—Pourquoi ça, charlatan?—Parce que je suis gaucher.» Sa Majesté: «Ça ne fait rien, je veux que vous veniez, ce serait trop tard pour faire venir vos fusils.» Corvisart monte dans la voiture du Grand Écuyer et partit pour Saint-Germain. C'est la seule fois que M. Corvisart a chassé avec Sa Majesté.
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M. Corvisart assistait souvent à la toilette de l'Empereur. Un jour, dans leur conversation, on parlait de M. Bourrienne. L'Empereur disait: «Je parie, Corvisart, que je ferais renfermer Bourrienne, seul, dans le jardin des Tuileries, il trouverait de l'argent[94]; c'est un homme très-fin!»
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Les appartements des Tuileries, qui étaient occupés par l'Empereur, sa chambre à coucher donnait sur le jardin. Un jour, l'Empereur faisait sa toilette. On annonce le petit Napoléon. Il dit qu'il entre. Il le prend dans ses bras; il l'embrasse beaucoup. Il était entre les deux fenêtres. Il lui montre le jardin, et l'Empereur lui dit: «À qui ce jardin-là?» Il lui répond: «À mon oncle!» Après ça, il lui tire les oreilles en lui disant: «Après moi, ça sera pour toi. J'espère que tu auras un bon héritage!»
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Dans la campagne de Dresde, un jour l'Empereur causait avec M. Maret, pour les affaires du roi de Bavière; il dit à M. le duc de Bassano: «Quand nous serons à Munich, je ne laisserai pas deux pierres l'une sur l'autre!»
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Le général Giot[95], qui commande une division de cavalerie de la Garde, avec une batterie d'artillerie légère, un jour avant bataille de Montereau, fut surpris par les ennemis et a perdu plusieurs canons. Quelques heures après, l'Empereur a su que la division du général Giot vient de perdre ses canons. Alors l'Empereur fait venir le général Giot auprès de lui, qui était près de la grande route qui conduisait à Montereau. L'Empereur était au milieu de son État-Major, quand il aperçut le général. Il était furieux contre lui, en lui disant: «Monsieur le général, je vous avais confié mon canon, qu'en avez-vous fait? Faites violer votre femme, je m'en fous, et non pas faire prendre mes canons!» En jetant son chapeau par terre, au milieu de tout le monde. Le général voulait lui dire que ce n'était pas sa faute, mais l'Empereur lui dit d'un ton très-dur: «Taisez-vous, monsieur, vous êtes un lâche!»