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L'Empereur avait les mains, les pieds très-petits et très-bien faits: je suis sûr que les plus jolies femmes de Paris n'en ont pas comme ceux de l'Empereur. Tout son corps était fait à peindre. Il prenait un bain presque tous les jours. Il changeait souvent deux chemises par jour, il portait, tous les jours, un habit de chasseur de la Garde, quelquefois un habit de grenadier, mais pour les cérémonies, ou quand il passait ses troupes en revue.

Toilette qu'il mettait tous les jours, soit à Paris ou en voyage: une paire de chaussettes, bottes de soie, caleçon de toile, gilet de flanelle, chemise de toile de Hollande, culotte de casimir blanche, gilet pareil, une cravate de mousseline claire, un col de soie noire. Son habit de chasseur, ou grenadier, comme je l'ai dit. En voyage, il mettait rarement des souliers. Il se mettait toujours en bottes. Quand il habitait ses palais, il était très-souvent en souliers et boucles d'or: il ne mettait ses bottes que pour la chasse.

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Lavigne était le plus ancien piqueur de l'Empereur, père de famille de neuf enfants. On l'avait mis à la pension de six cents; ce n'était pas assez seulement pour avoir du pain pour dix personnes. Comme je connaissais Lavigne (même j'ai tenu un de ses enfants aux fonts de baptême), je lui demandai une pétition pour Sa Majesté, pour faire donner quelques secours par Sa Majesté. Je faisais ça d'après mon cœur, je ne pensais pas que ça aurait causé quelque désagrément à monsieur Caulaincourt, Grand écuyer. J'ai eu la pétition dans notre voyage de Compiègne.

Un matin, à la toilette de Sa Majesté, j'ai remis la pétition à l'Empereur, et je supplie Sa Majesté qu'il fasse quelque chose pour ce pauvre Lavigne. L'Empereur a lu la pétition; il me dit: «Roustam, va chercher Caulaincourt», qui était dans le salon avec les grands officiers qui attendaient le lever de Sa Majesté. Alors, j'annonce M. Caulaincourt à l'Empereur. Il me dit qu'il entre. Dans ce moment-là Sa Majesté était en mauvaise humeur. Il dit: «Caulaincourt, comment gérez-vous mon écurie? Comment! Un homme qui m'a servi dans la campagne d'Italie et d'Égypte, le plus ancien de ma Maison, vous avez eu la grâce de lui faire six cents francs de pension, et vous allez donner, sans doute, sa place à un de vos domestiques!»

M. Caulaincourt voulait faire quelque observation pour cela, mais l'Empereur lui tourne le dos et il me dit: «Un monsieur bien agité! Roustam, sais-tu écrire?» Je lui réponds: «Un peu, Sire.—Eh bien! écris à Lavigne, aujourd'hui; dis-lui que je lui fais douze cents livres de pension sur ma cassette, et je lui donne la place de concierge des écuries de Versailles, aux gages de 2.400 francs.»

Depuis cette époque, j'ai reçu une seule visite de Lavigne.

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J'ai beaucoup connu, autrefois, M. Bizouard[96], chef de division à la Banque de France. Un jour, j'étais à dîner chez lui avec toute ma famille. Il se trouvait au dîner, avec nous, un nommé Morizot, ancien chirurgien, garde-suisse. Il était sans pension et sans fortune. Il était très-sourd et âgé de 78 ans.