M. Bizouard disait: «Père Morizot, l'Empereur fera quelque chose pour M. Roustam.» Sans charge, ce pauvre homme était si content qu'il pleurait de joie. Alors, j'ai fait faire une pétition par M. Bizouard, sans rien dire à M. Morizot de ce que nous voulions faire pour lui et soulager sa vieillesse. J'ai gardé, plusieurs jours, la demande dans ma poche, sans pouvoir la remettre à l'Empereur, parce que je voulais attendre un jour de bonne humeur, car, quelquefois, personne n'aurait osé lui parler.

Un matin, l'Empereur sortant de son bain, on annonce M. Corvisart. Il dit qu'il entre. En le voyant, il dit, en riant: «Vous voilà, charlatan! Qu'est-ce qu'on dit, dans Paris?» Il chantait, en faisant sa toilette.

Je profite de ce moment favorable pour lui demander trois cents livres de pension pour mon protégé. L'Empereur me dit: «Comment, trois cents francs! Mais une fois donnés, sans doute?—Non, Sire, par an; d'ailleurs, ce n'est pas un grand sacrifice: cet homme a soixante-dix-huit ans!» M. Corvisart, qui était présent, se joignit à moi, et l'Empereur lui demanda: «Est-ce que vous le connaissez?» Il n'attendit pas sa réponse et lui dit en riant: «Ah! d'ailleurs, tous les charlatans se connaissent!» Il employait, quelquefois, cette expression avec lui, pour le taquiner.

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Sa Majesté était au quartier général de Schœnbrunn. Monsieur Lanefranque[97], grand médecin de Vienne, venait voir sa Majesté. Il restait, quelquefois, une heure entière auprès de Sa Majesté, quand il était dans son bain et à sa toilette. Sa Majesté l'appréciait beaucoup pour sa réputation et son mérite.

Sa Majesté fit venir M. Corvisart à Schœnbrunn. Cependant, Sa Majesté n'était pas malade. L'hiver comme l'été, Sa Majesté toussait toujours un peu. M. Corvisart, à son arrivée à Schœnbrunn, assistait à la toilette et au coucher de l'Empereur. Il resta trois jours, après lesquels il demanda à l'Empereur de retourner en France: «Comment! vous voulez partir déjà? Est-ce que vous vous ennuyez?—Non, Sire, mais je préférerais être à Paris qu'à Schœnbrunn.—Restez avec moi: je donnerai une grande bataille, et vous verrez ce que c'est qu'une bataille.—Non, non, Sire, je vous remercie, je ne suis pas curieux.—Ah! vous êtes un badaud! Vous voulez aller à Paris pour tuer vos pauvres malades en détail!»

Et M. Corvisart partit le lendemain.

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L'Empereur[98] avait confié à ma surveillance toutes les armes de guerre, et j'avais un homme sous mes ordres pour les nettoyer et les mettre en état. Il était de tous les voyages, pour ce singulier service.

On mettait toujours, dans les fontes de la selle de l'Empereur, une paire de pistolets, dans le cas où Sa Majesté voulait tirer, en route, sur des oiseaux, et il était souvent arrivé que les pistolets se dérangeassent par la secousse du cheval, ce qui m'avait causé plus d'une fois du désagrément avec l'Empereur, parce qu'il me rendait responsable de cet inconvénient.