M. Le Page, arquebusier de Sa Majesté, imagina un petit verrou, sur lequel on devait appuyer, avant de s'en servir. Je m'empressai d'en donner connaissance à l'Empereur et de lui expliquer ce mécanisme ingénieux. Il convint, avec moi, que ce moyen paraissait excellent.
Nous étions, à cette époque, à Berlin. Sa Majesté, un matin, monta à cheval après son déjeuner, avec son État-Major, pour aller promener. Nous arrivâmes dans une grande plaine. L'Empereur s'aperçut qu'elle était couverte de corbeaux. Aussitôt il s'élance au grand galop, prend un pistolet et tire sur eux. Mais, ayant négligé d'appuyer sur le bouton, le coup ne partit pas. La colère s'empara de lui: il le jette à terre et vint sur moi, sa cravache levée.
J'étais au milieu de son État-Major, lorsque, le voyant approcher, je quitte ma place. Je galope pour qu'il ne puisse pas m'atteindre. Comme il ne quittait pas prise, je m'arrête devant lui. Il m'accable de reproches et me dit que je n'avais pas soin de ses pistolets. Je veux m'expliquer, mais il me tourne le dos et va rejoindre son État-Major et leur dit: «Ce coquin de Roustam est cause que je n'ai pas tué un corbeau», tandis que, de mon côté, j'allais ramasser le pistolet que je tirai en l'air pour faire voir que je n'étais pas dans mon tort.
Le Grand Écuyer vient à moi, le visite et voit qu'il était en bon état.
Le général Rapp me rejoint et m'apporte des paroles de consolation. J'étais oppressé. Il me dit: «Ne te chagrine pas, mon cher Roustam, tu sais que l'Empereur est vif, mais il sait t'apprécier.»
Le lendemain, Sa Majesté me dit: «Eh bien, gros coquin! Feras-tu attention à mes pistolets?—Comme à l'ordinaire, Sire, je n'ai rien négligé de ce qui concerne mon service.»
Il m'imposa silence, et, pourtant, à l'avenir, il fit usage du petit verrou, par le moyen duquel un pistolet ne ratait jamais.
Le Grand Écuyer, qui paraissait convaincu que je n'étais pas dans mon tort, voulut cependant donner des suites à cette affaire, et me dit qu'il ferait payer une amende à celui qui était chargé du soin des armes. J'ai encore peine à concevoir quel était le motif qui le faisait agir. Était-ce une manière de le tenir en haleine? Il n'y avait pas de nécessité, puisqu'il remplissait parfaitement son devoir. Aussi lui ai-je dit: «Monsieur le Duc, si vous tenez à ce qu'il paye une amende, c'est moi qui la payerai!»
Il réprimanda ce malheureux homme, qui vint me trouver pour éclaircir cette affaire, à laquelle il ne comprenait rien.
Je le rassurai en lui disant qu'il soit tranquille, que, s'il y avait des torts, ils seraient de mon côté, puisque je visitais les armes avant que de les donner à l'Empereur. Je retournai chez le duc de Vicence pour lui dire que cette action serait de la plus grande injustice, et l'affaire en resta là.