L'Empereur fit le voyage de Venise. Il emmena peu de monde, la Maison du
Vice-Roi, qui était à Milan, étant, pour ainsi dire, la sienne.
Il avait le maréchal Duroc dans sa voiture, qui était attelée de huit chevaux; nous arrivâmes au pied du Mont-Cenis. Il faisait un temps affreux. L'Empereur voulut monter dans sa voiture, mais, un quart d'heure avant que d'arriver sur le plateau, il vint un ouragan et un vent épouvantables, des tourbillons de neige qui aveuglaient les chevaux. Ils refusèrent de marcher, et il fallut faire halte. Impatient d'être ainsi dans l'inaction, l'Empereur descendit de voiture avec le Maréchal, et les voitures de suite restèrent en arrière.
Nous cheminâmes, tous trois, avec l'intention d'atteindre une petite baraque qui était sur la route, à peu de distance, mais la tourmente s'accrut et l'Empereur fut suffoqué; il perdait la respiration. Le Maréchal, quoique assez fort, eut de la peine à lutter contre le vent. Je pris l'Empereur dans mes bras, je le portai, pour ainsi dire, non pas comme on porterait un enfant, car ses pieds touchaient la terre, mais je l'aidai de mes forces pour le faire avancer. Nous arrivâmes, non sans peine, à la petite baraque: elle était habitée par un paysan qui vendait de l'eau-de-vie aux passants. L'Empereur entra et s'assit près de la cheminée, où il y avait un modeste feu. Sa Majesté dit: «Eh bien, Duroc! Il faut convenir que ce pauvre Roustam est bien fort et bien courageux.» Il se retourna vers moi et me dit: «Qu'allons-nous faire, mon gros garçon?—Nous passerons, Sire, répliquai-je; le couvent n'est pas bien loin.» Et je m'occupai, de suite, de chercher, dans la maison, ce qui pouvait convenir pour faire une chaise à porteurs de circonstance. Je trouvai, dans un coin, une échelle courbée, dont je m'emparai; je pris des fagots; j'en fis des cerceaux que je liai fortement ensemble et à l'échelle, avec de grosses cordes. Je mis son manteau par dessus.
J'établissais mon petit équipage sous ses yeux, cela le faisait rire comme un bienheureux. Il me dit: «Mon gros garçon, nous allons partir.» Je lui fis observer que le régent était resté dans la voiture, et je lui proposai d'aller le chercher: «Tu as raison, me dit-il.» Je partis. Durant ce petit trajet, je vis avec plaisir que le temps commençait à se calmer. J'arrivai à la voiture, je pris le régent et l'apportai à l'Empereur dans sa caisse, laquelle je mis sur l'échelle, et il s'assit dessus.
Je pris deux paysans qui se trouvaient dans la baraque, et je les plaçai, chacun, à un bout de l'échelle, et moi au milieu, qui soutenais le manteau pour qu'il n'entraînât les cerceaux.
Nous arrivâmes, enfin, chez les bons moines, qui reçurent l'Empereur avec toutes les marques du plus grand attachement et de la reconnaissance. Il leur faisait beaucoup de bien.
Nous couchâmes au couvent, et les voitures arrivèrent le lendemain, à dix heures du matin. Je fis la toilette de l'Empereur et, après son déjeuner, il me demanda si je connaissais les deux paysans qui l'avaient porté. Comme ils étaient restés aussi au couvent, je lui dis: «Sire, ils sont en bas.» Et je les fis monter.
L'Empereur était dans sa chambre, avec le Grand Maréchal. Sa Majesté leur demanda leurs noms: «Vous êtes de braves gens, leur dit-il; Duroc, donnez-leur, à chacun, six cents et trois cents francs de rentes.»
Nous partîmes donc pour Milan. L'Empereur raconta à toute la Cour la manière dont je lui avais fait passer le Mont-Cenis, et voulut bien louer mon attachement à sa personne. Enfin, il paraissait me savoir un gré infini d'une chose qui n'était que naturelle, et que tout le monde, à ma place, et doué de ma force, aurait faite. Il n'est pas de compliments que je n'aie reçus des grands personnages qui l'entouraient.
M. F***, alors son contrôleur, me dit: «L'Empereur paraît tellement satisfait, que je ne doute pas que vous n'ayez la croix.—Si on me la donne, je la recevrai avec plaisir, lui dis-je, mais jamais je ne la demanderai.»