D'ailleurs, je me trouvais récompensé au delà de la peine que j'avais eue, par le plaisir que j'éprouvais, et je n'aurais pas voulu donner mon voyage, pour bien de l'argent.

Nous partîmes pour Venise, où nous restâmes quelques jours. Nous revînmes à Milan.

En chemin faisant, une estafette rejoignait l'Empereur et approcha de sa voiture pour lui remettre les dépêches de Paris. Un moment après, il baisse la glace de sa voiture, et me remit une lettre de ma femme. Elle était décachetée: «Tiens, Roustam, voilà une lettre de ta femme!» Je souris de même, en la prenant. Il me dit: «Elle demande des chaînes de Venise.»

Lorsque nous arrivâmes à Milan, en descendant de voiture, l'Empereur me dit: «Si tu ne portes pas de chaînes de Venise, tu seras mal reçu!—Sire, lui ai-je répondu, j'en achèterai ici.» Le Vice-Roi me dit: «Roustam, c'est moi qui veux te les donner.» Effectivement, le lendemain, Son Altesse me fit demander et me remit un paquet de chaînes de Venise pour ma femme.

Je recevais toutes les lettres de ma femme par l'estafette. M. de Lavalette[99] avait eu la bonté de m'accorder cette faveur, et l'Empereur n'a jamais paru le désapprouver.

* * * * *

Cette idée de décacheter, parfois, mes lettres, du moins quand les dépêches lui parvenaient en route, m'a bien servi dans une certaine circonstance.

Un colonel de ma connaissance, qui avait été disgracié à tort, m'avait prié de remettre plusieurs pétitions à l'Empereur, étant à Paris. Sa Majesté m'avait toujours promis, mais légèrement: je présume qu'Elle attendait les renseignements du ministre de la Guerre, lorsqu'en Espagne il m'écrivit, dans la lettre de ma femme, et me parla de son affaire. Il me dit que l'issue lui en paraissait longue, qu'il me priait d'en parler à l'Empereur et de prendre un moment de bonne humeur, afin de ne pas la faire rejeter, enfin de ces instants où l'Empereur chantait.

Sa Majesté reçut son estafette dans la nuit, étant au château, près Madrid. Il me dit: «Roustam, fais descendre Méneval[100].» Lorsqu'il fut arrivé, je me retirai dans le salon où je couchais et, en sortant de la chambre de l'Empereur, M. de Méneval me remit une lettre de ma femme, toute décachetée. Il me dit, le lendemain, à sa toilette: «Roustam, quel est le colonel dont il est question?» Je lui rappelai, alors, que c'était le même dont je lui avais parlé, plusieurs fois, à Paris, et je le suppliai, de nouveau, de lui faire rendre justice, que j'en répondais et que ce serait un brave de plus. Il voulut bien me promettre de s'en occuper, en arrivant à Paris.

Effectivement, je n'eus la peine que de le rappeler une fois à son souvenir, et, peu de jours après, j'appris par le général Drouot, qui était chargé de ces sortes d'affaires, et à qui j'en avais causé, que le Conseil devait prononcer, le jour même, sur celle-ci.