L'Empereur aimait beaucoup les enfants; il me demandait souvent des nouvelles de mon fils. Un jour, je le fis descendre avec moi dans la chambre de l'Empereur. Sa Majesté s'y trouvait. Elle lui dit aussitôt: «Eh bien, te voilà, bon sujet!» Il avait, à cette époque, quatre ans, il tutoyait tout le monde, et pas plus de timidité qu'on n'en a ordinairement à son âge. L'Empereur le fit placer dans l'embrasure de la fenêtre, et l'enfant se mit, aussitôt, à toucher à ses ordres et à le questionner sur cela.
L'Empereur lui dit: «On ne donne ces choses-là qu'à ceux qui sont sages. Es-tu sage, toi?» Il ouvre aussitôt de grands yeux et lui dit: «Regarde dans mes yeux, plutôt.—J'y vois qu'Achille est un fier polisson!»
Choqué malgré moi de ce qu'il tutoyait, je cherchai à lui faire signe, mais l'Empereur, s'en apercevant, lui fit me retourner le dos et l'enfant continua son babil mieux que jamais. L'Empereur lui dit: «Sais-tu prier Dieu?—Oui, lui dit-il, je le prie tous les jours.» L'Empereur lui dit: «Comment te nommes-tu?—Je m'appelle Achille Roustam. Et toi?» Je m'approchai et je lui dis: «C'est l'Empereur!—Tiens! c'est toi qui cours la chasse avec papa?»
Sa Majesté me dit: «Est-ce qu'il ne me connaît pas?—Sire, il a vu plus souvent Votre Majesté en habit de chasse; c'est pourquoi il la reconnaît moins, dans celui-ci.»
L'Empereur lui tira les oreilles, lui frotta la tête. L'enfant était enchanté et il semblait qu'il eût toujours beaucoup de choses à lui dire; mais Sa Majesté lui dit: «Il faut que j'aille déjeuner. Tu viendras me revoir.»
* * * * *
Je couchais dans l'appartement de l'Empereur, dans le salon le plus voisin de sa chambre à coucher. On me dressait, tous les soirs, un lit de sangle. Dans le temps des conspirations, je m'étais imaginé de mettre mon lit en travers de sa porte.
Une nuit, l'Empereur, au lieu de me sonner, vint dans ma chambre et, en ouvrant la porte, se trouva arrêté par mon lit, et se mit à rire beaucoup de ma précaution. Le lendemain, il la raconta à tout le monde et dit: «Si l'on parvient à moi, ce ne sera pas de la faute à Roustam, car il s'est imaginé de barrer ma porte avec son lit!»
Mais, je le répète, ce n'était que dans les temps des conspirations. Ordinairement, je couchais au milieu du salon, lorsque le Grand Maréchal trouva plus convenable d'y faire une armoire contenant mon lit, qui se tirait en ouvrant les deux battants.
Ce fut à Saint-Cloud qu'elle fut construite et, dans un voyage que nous fîmes, le Grand Maréchal me montra cette nouvelle invention, en m'observant que ce serait plus propre et plus commode. Je me rendis à ces raisons et me couchai dans mon nouveau lit.