Le hasard voulut encore que l'Empereur vint me chercher. Ne voyant point de lit, après avoir fait le tour du salon, il vint à mon armoire. Suffoqué de colère, il me réveilla très-vivement. Je ne savais plus où j'étais, et la première pensée fut qu'un malfaiteur avait pénétré jusqu'à lui, et j'allais sauter en bas du lit pour le saisir, lorsque je reconnus l'Empereur qui m'accabla de reproches, disant: «Est-ce ainsi que tu me gardes? On m'abandonne!» Je le suivis dans sa chambre en cherchant à m'expliquer, mais il ne voulut pas m'entendre.
Ce ne fut que le lendemain, lorsqu'en me parlant de cet événement, il se mit à rire en disant qu'il m'avait fait une belle peur: «Il est vrai, Sire, j'en tremble, lorsque j'y pense encore. Je croyais qu'un malfaiteur s'était introduit dans la chambre de Votre Majesté ou qu'il voulait y pénétrer, et j'ai été au moment de vous saisir pour vous défendre.»
Il raconta cette catastrophe à l'Impératrice Joséphine, qui parut me plaindre, en disant: «Ce pauvre Roustam! Il est si attaché, et, depuis hier, tu lui as causé bien du chagrin!» Elle avait une si grande tendresse pour l'Empereur qu'elle affectionnait tous ceux qui lui portaient un véritable attachement. Elle en devenait la protectrice. Elle redressait souvent les injustices et adoucissait l'Empereur dont le caractère était assez violent. Je lui dois de n'avoir pas été parfois éloigné de l'Empereur.
Cependant, on est parvenu à m'empêcher de monter à la parade: je n'étais là d'aucune utilité, il est vrai. Ce n'était, pour ainsi dire, qu'un service d'honneur, mais enfin, depuis tant d'années je l'accompagnais partout et je tenais à ce qu'on n'empiétât pas sur mes droits, de manière que je me plaignis à l'Empereur de ce qu'on ne voulait pas que je montasse à la parade. Il me dit: «Ne les écoute pas et montes-y toujours.» Il donna l'ordre très-impérativement et on ne lutta pas. À quelque temps de là, on me dit qu'il y avait plusieurs chevaux malades, et, ensuite, on me donna à entendre que j'employais inutilement des chevaux. Je dus céder, ne voulant pas importuner l'Empereur par de nouvelles plaintes; d'ailleurs je me flattais qu'il se plaindrait de mon absence, mais il ferma les yeux là-dessus, et ne m'en parla pas.
* * * * *
On fit les mêmes tentatives au couronnement, mais vainement.
L'Empereur avait commandé deux beaux habits, qui furent exécutés par deux brodeurs différents, et tous deux plus brillants l'un que l'autre. Un soir, il me fit appeler au salon, au milieu de plusieurs grands personnages et me donna un poignard enrichi de brillants. Tout m'annonçait que je devais être du cortège et j'étais loin de penser qu'on cherchât à s'y opposer. J'étais donc dans une parfaite sécurité, lorsqu'un jour j'allai m'informer à M. de Caulaincourt du cheval qu'il me destinait. Il me dit affirmativement que je ne montais pas; que, d'ailleurs, j'aille m'en informer au Grand Maître des Cérémonies[106], qui me répondit qu'il n'y avait pas de place et que je m'adresse à l'Empereur; c'était Sa Majesté qui avait désigné les places.
Je choisis l'heure du dîner pour demander à l'Empereur la permission d'être du cortège. Il me répondit que, sans doute, c'était son intention, et qu'il m'autorisait à aller auprès du Grand Écuyer lui demander un beau cheval, mais il persista à me dire qu'il ne pouvait m'assigner une place. Enfin, je pris le parti d'implorer l'appui de l'Impératrice, craignant de fatiguer l'Empereur. Elle a eu la bonté de me dire qu'elle en parlerait à Sa Majesté et que je me trouve au salon en sortant du dîner. Au moment où l'Empereur prenait son café, je m'y rendis. En m'apercevant, il me dit: «Eh bien? que veux-tu?» L'Impératrice prit la parole et lui dit: «Ce pauvre Roustam a bien du chagrin; on veut l'empêcher de te suivre à Notre-Dame; lui qui a partagé tes dangers, il est bien juste qu'on lui donne cette récompense!»
L'Empereur me dit: «As-tu un beau costume?»
Je lui observai que j'en avais même deux. Il me dit: «Va t'habiller, que je te voie!» Je me rendis, l'instant d'après, à ses ordres, et brillant comme un soleil. Il trouva, ainsi que l'Impératrice, mon costume superbe et fit appeler M. de Caulaincourt, à qui il donna l'ordre de me donner un cheval et, sur l'objection qu'il lui fit qu'on ne pouvait me désigner une place, parce que, dans les anciens cortèges, il n'y avait point de Mameloucks, l'Empereur lui répondit: «Il sera partout.» Et j'eus le bonheur, le lendemain, d'accompagner l'Empereur, plus satisfait encore en raison des obstacles qu'on avait élevés.