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C'est un garçon de garde-robe qui, pendant trois jours, portait, pour les briser, les souliers et les bottes de l'Empereur. Il s'appelle Joseph.

L'Empereur était à Paris (1811). Le cordonnier s'appelait Jacques. L'Empereur était à sa toilette. Son valet de chambre, son médecin étaient là: «Voyez, Monsieur, prenez ma mesure.—Oui, Monsieur, vous serez content.—Combien me faites-vous payer ces souliers?—Douze francs, Monsieur, cela n'est pas cher!—Comment, pas cher? Très-chers, des petits souliers!—Aux autres pratiques treize francs, mais pour conserver votre pratique, douze francs.»

Le cordonnier sort, et l'Empereur dit: «Comment s'appelle ce gaillard-là? C'est un vrai Français.» Les souliers n'allant pas mieux, on eut recours à un garçon de garde-robe qui les brisait.

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Smorgoni[107], ville polonaise en réputation pour apprivoiser les ours, dans la retraite de Russie.

Sa Majesté arriva dans cette ville, appuyé sur un grand bâton. Il faisait un froid épouvantable: les chemins étaient tellement couverts de neige et de glace, qu'on ne pouvait pas se servir de voitures.

Une heure après son arrivée, il me dit: «Roustam, dispose tout dans ma voiture. Nous allons partir. Tu demanderas à Méneval de l'argent autant comme il pourra t'en donner.» M. Méneval me donna 60,000 francs en or, que je plaçai dans le nécessaire de Sa Majesté[108]. Je partageai la somme en trois: un tiers dans un compartiment, un autre tiers dans une chocolatière en vermeil, et le reste en rouleaux dans le double fond. Je fermai le nécessaire, dont je gardai la clef, et je le mis dans la voiture. Durant le voyage, ce fut le Grand Écuyer qui paya la dépense des chevaux. Je mis aussi quelques provisions dans la voiture, mais elles ne nous servirent pas, tout était gelé et les flacons brisés.

Lors de notre départ, tout le monde parut inquiet et me demanda ce que venait de me dire l'Empereur.

Enfin, nous partîmes à neuf heures du soir, escortés de trois escadrons de la Garde[109].