L'Empereur avait, dans sa voiture, le Grand Écuyer. Le maréchal Duroc était dans un traîneau, avec Lobau. Moi, devant la voiture avec Wonsowitch, officier polonais, qui servait d'interprète à l'Empereur. Nous arrivâmes fort tard au premier relais[110]. Un tiers de l'escorte était restée en arrière. Je descendis pour un besoin, j'aperçus une lumière dans une cabane, tout près de moi. J'entre pour allumer ma pipe, je vois quelques personnes couchées sur la paille, je reconnais un officier de la gendarmerie de la Garde, qui parut tout étonné de me voir, et me dit: «Par quel hasard?» Je lui dis que l'Empereur était là: «Quel bonheur, me dit-il, qu'il ne soit pas arrivé plus tôt! Il y a une heure, que les Cosaques étaient ici. Ils ont fait un hourra sur le village.» Je remontai et nous voilà en route, suivis seulement de quelques Polonais, des débris des trois escadrons. Les chevaux tombaient et, par conséquent, les cavaliers avaient été démontés, et au second relais nous n'en avions plus.
Nous gagnâmes Vilna. L'Empereur en traversa les faubourgs. Il y avait une maison à un quart de lieue de cette ville[111], sur la route de France.
L'Empereur s'y arrêta et demanda le duc de Bassano, qui se trouvait en ville. Il arriva un instant après et resta une grande heure avec l'Empereur, qui mangea un morceau, car on n'avait fait aucun usage des provisions qui étaient dans la voiture. M. Maret fit venir six de ses chevaux et son postillon pour conduire Sa Majesté. Nous arrivâmes à Kovno, au point du jour, dans un hôtel tenu par un Français. On fit un grand feu et un bon déjeuner pour l'Empereur. Nous commencions à respirer, mais nous repartîmes bientôt. Le premier endroit où nous nous arrêtâmes fut un petit bourg où l'Empereur déjeuna et fit sa toilette. Je m'étais précautionné de trois rechanges. Je laissai donc le linge sale à l'auberge et le donnai, ne voulant pas m'en charger, à la maîtresse d'hôtel de l'auberge. Aussitôt, tout le monde s'en partagea les morceaux.
Sa Majesté me dit de donner de l'argent à Caulaincourt, et j'allai chercher la chocolatière. Je lui demandai combien il voulait. L'Empereur la prit alors et en versa le contenu dans le chapeau du Grand Écuyer, que je priai de prendre connaissance de la somme. Celui-ci la versa sur une table et la compta.
Nous quittâmes les voitures, que nous laissâmes dans cet endroit, et nous prîmes des traîneaux.
L'Empereur monta dans un traîneau couvert, avec le Grand Écuyer, le maréchal Duroc dans un autre avec l'officier polonais, et moi dans un troisième avec le général Lefebvre-Desnouettes. Celui de l'Empereur allait beaucoup plus vite, et nous restâmes en arrière d'une demi-journée. Mais l'Empereur, à son arrivée, fit écrire, par le Grand Écuyer au Grand Maréchal, pour que, dès la réception de sa lettre, il fit le nécessaire pour faire rejoindre Roustam le plus tôt possible, ainsi que Wonsowitch.
Le Grand Maréchal nous fit alors donner un traîneau plus léger, mais nous ne pûmes quand même arriver que le lendemain à Varsovie, où nous retrouvâmes Sa Majesté. L'Empereur y déjeuna et reçut les autorités, entre autres l'archevêque de Malines.
Nous partîmes, toujours en traîneau, pour Posen. Nous y descendîmes dans un hôtel où l'Empereur reçut de nouveau les autorités.
M'apercevant, le maire me dit: «M. Roustam, vous avez la figure gelée!» Je ne m'en étais pas aperçu. De suite, il envoya chercher un flacon de liqueur qu'il me donna, me conseillant de m'en frotter deux ou trois fois par jour, et d'éviter surtout de m'approcher du feu. J'étais effrayé et en fis usage de suite. Ma peau devint jaune comme du safran, quoique l'eau fût très-claire. Quand je parus devant l'Empereur, Sa Majesté s'écria; «Qu'as-tu donc, Roustam? Quelle horreur!» Je lui dis alors que j'avais eu le visage gelé. Il me recommanda également de ne pas approcher du feu, ajoutant que le nez me tomberait.
L'Empereur fit sa toilette et reçut le roi de Saxe, qui lui fit observer qu'il voyagerait plus confortablement dans ses voitures, mais l'Empereur lui répondit que le traîneau lui permettait de voyager beaucoup plus vite. Le roi ajouta: «Ce pauvre Roustam a la figure toute abîmée!»