Essling, où était le tiers de l'armée. On vient dire à l'Empereur que le pont est rompu sur le grand bras du Danube. L'ennemi nous repousse à travers les bois, sur la petite branche du Danube. L'Empereur traverse le petit pont et revient dans l'île de Lobau, seul avec ses aides-de-camp.
Tout le long de l'île, formidable artillerie, en cas de défaite (trente pièces).
Arrivé dans l'île, il prend fantaisie à l'Empereur de faire sa toilette en plein air: M. Jardin, son piqueur, portait, derrière son cheval, tout le linge dont l'Empereur pouvait avoir besoin. Il s'asseoit par terre et nous l'habillons complètement. En ce moment, un aide-de-camp du général Dorsenne vient demander des munitions: «Dites-lui que je n'en ai pas. Tout ce qu'il fera sera bien fait.»
Quelques instants après, l'Empereur étant sous un gros arbre, des sapeurs traversent le petit pont, portant le maréchal Lannes, un genou fracassé, l'autre entamé, les bras nus, lui enveloppé dans un manteau. On le pose à cinquante pas du grand arbre. L'Empereur court, et, un genou en terre, se précipite sur son corps, l'embrasse et, sans rien dire, pose sa bouche sur son visage. Le prince de Neuchâtel prend un bras de l'Empereur, le maréchal Duroc, l'autre. On l'arrache de son corps et on le conduit sous l'arbre. (C'était à la brune). On transporte le maréchal Lannes à Ebersdorf; on le met dans un bateau pour traverser le Danube. Le vice-roi était de l'autre côté, à Ebersdorf. L'Empereur, pleurant, disait: «Ah! qu'ils me le paieront cher!»
L'Empereur, seul, avec un escadron polonais. Il avait dit à Dorsenne de tenir ferme.
Le soir, il monte à cheval, il va à la tête du pont brisé qui était sur le grand bras du Danube: arrivé là, tant de blessés sur le rivage, qu'on pouvait à peine passer. L'Empereur passe dans un grand bateau, conduit par les marins de la Garde, et arrive à Ebersdorf. Voilà la nuit. On fait retraite, et l'armée française passe le petit pont et vient prendre position dans l'île Lobau, où étaient les batteries.
L'Empereur va, le lendemain, voir Lannes, qui était à Ebersdorf.
En déjeunant, en dînant, en mangeant sa soupe, les larmes coulaient dans sa cuiller. Il mangeait seul avec Berthier. Nous sommes restés près d'un mois à Ebersdorf.
Pendant cet intervalle, l'Empereur visitait Lannes et un grand hôpital.
Il faisait distribuer un napoléon à chaque soldat et cinq aux officiers.
Plusieurs refusaient. Dans les autres maisons, où étaient des blessés,
Duroc allait porter les mêmes secours.
Le fameux pont était à peu près fait. Il passait à pied. Son entourage d'officiers l'ennuyant, il dit un jour: «Restez, je n'ai besoin que de Roustam et d'une lorgnette.»