Il faisait le tour de l'île, visitait l'armée de Dorsenne, qui attendait que le pont fût fini.
Un jour, à cheval avec l'empereur, dans l'île Lobau, au bord du petit bras du Danube (on avait ôté le petit pont), l'Empereur apercevait les factionnaires autrichiens. Il avait sa petite lorgnette qui était toujours dans sa poche, et regardait les positions de l'ennemi. Une balle siffle et frise les oreilles de l'Empereur: «Morbleu! c'est ton bonnet blanc qui nous trahit! Il faut une autre couleur!» Et comme la sentinelle rechargeait son arme: «C'est assez comme cela, camarade! Il fait chaud ici, partons.» Nous rentrons à Ebersdorf. Je vais à cheval à Vienne, pour acheter un turban de couleur. Depuis cette époque, dans toutes batailles, turban de mousseline obscure.
L'île Lobau pleine de cerfs et de daims. On les chassait, un jour (on faisait le pont): un cerf traverse l'eau et arrive, haletant, à Ebersdorf, dans la cour de la maison de l'Empereur. On le tire. (C'est le corps d'armée de Masséna qui était dans l'île de Lobau).
La veille de la bataille de Wagram, l'Empereur va dans l'île de Lobau, y fait placer sa tente, reçoit un plénipotentiaire, le fait dîner avec lui.
Lui, Berthier, Masséna et l'envoyé autrichien:
«Monsieur l'envoyé, dites à ceux qui vous envoient que, ce soir, à neuf heures (il en était sept), je passerai le Danube.» Au lieu de neuf heures, c'était huit.
L'Empereur avait dit à Masséna: «Vous êtes blessé. Vous resterez ici (il était tombé de cheval). Votre aide-de-camp vous remplacera.—Non, sire, je ne quitte pas mon poste. Je commanderai en calèche.»
On avait fait trois radeaux. À huit heures, commence le passage. Au très petit point du jour, l'Empereur passe, avec son État-major. C'est là qu'il me demanda son petit cordon noir, au bout duquel était un petit cœur en satin noir, qu'il mettait sur son gilet de flanelle, avant sa chemise, grand comme une pièce de trente sous.
Bataille de Wagram.—Au milieu de la journée, le feu était chaud. Masséna était en calèche à quatre chevaux. Ses domestiques n'en étaient pas très contents. Un cheval, derrière sa calèche. Il s'impatiente. Il descend. Au moment même, un boulet la traverse, à l'endroit même où il était assis.
Alors, il monte à cheval. Un étrier étant trop court, il se fâche contre son domestique; il donne un coup de cravache à son domestique, et celui-ci s'éloigne un peu. Un militaire passe. Il dit: «Mon ami, viens raccourcir mes étriers. Pose ton fusil par terre, et dépêche.» Dans ce moment, un boulet enlève l'homme. Et tout le monde de dire: «L'Empereur l'a bien nommé l'Enfant chéri de la victoire!»