«Hé! Tom Platt. Viens-tu souper ce soir?» demanda le Henry Glay.

Et questions et réponses volaient ainsi de part et d'autre. Certains d'entre eux s'étaient déjà rencontrés à la pêche en doris dans le brouillard, et il n'y a pas d'endroit où l'on bavarde plus que dans la flottille du Banc. Ils semblaient tous au courant du sauvetage de Harvey, et demandaient s'il gagnait déjà son sel. Les jeunes têtes ardentes plaisantaient avec Dan, lequel pour son compte avait la langue bien pendue, et s'enquéraient de leur santé par les sobriquets de ville qui leur plaisaient le moins. Les compatriotes de Manuel baragouinaient avec lui dans leur langue; et il n'est pas jusqu'au silencieux cuisinier qui ne fut surpris à cheval sur le bout-dehors de foc, en train de crier du gaélique à un ami aussi noir que lui. Après qu'ils eurent flotté le câble,—tout le tour de la Vierge est en fonds rocheux, et la négligence se traduit par des équipements d'ancre éraillés et le danger de dériver,—après qu'ils eurent flotté le câble, leurs doris s'en allèrent rejoindre le rassemblement de bateaux ancrés à un mille de là environ. Les goélettes roulaient et tanguaient à distance prudente, comme des mères canes qui veillent sur leur couvée, alors que les doris se conduisaient en canetons qui manquent de maintien.

Une centaine de goélettes de toutes formes se balançaient sur la mer.

Comme ils pénétraient au milieu de la confusion où les bateaux s'entre-choquaient, Harvey sentit ses oreilles tinter aux remarques qu'on faisait sur sa nage. Tous les dialectes en usage depuis le Labrador jusqu'à Long Island, y compris le portugais, le napolitain, le sabir, le français et le gaélique, avec des chansons, des acclamations et de nouveaux jurons, retentissaient autour de lui, et il semblait qu'il fût le point de mire de tout cela. Pour la première fois de sa vie il se sentit intimidé—peut-être un si long séjour avec ses seuls compagnons du We're Here en était-il la cause—au milieu de ce tas de visages farouches qui se dressaient et se renfonçaient suivant les mouvements des petites embarcations vacillantes. Une houle paisible, comme la respiration d'un être apaisé, laquelle comptait six cents mètres d'étendue entre son creux et sa crête, soulevait paresseusement sur son dos une enfilade de doris aux couleurs variées. Ils restaient un instant suspendus, étrange frise sur la ligne du ciel, pendant que leurs hommes brandissaient le bras et hélaient. Le moment d'après les bouches ouvertes, les bras levés et les poitrines nues disparaissaient, et sur une autre vague surgissait une file toute nouvelle de personnages, comme les acteurs de carton d'un théâtre d'enfant. Aussi Harvey ouvrait-il de grands yeux.

«Veille bien! dit Dan, en agitant une épuisette. Quand je te dirai: «Attrape!» tu attraperas. Le capelan peut arriver en bande d'un moment à l'autre à partir de maintenant. Où allons-nous nous mettre, Tom Platt?»

Tout en poussant par-ci, écartant par-là et se déhalant par ailleurs, saluant de vieux amis d'un côté, et de l'autre avertissant de vieux ennemis, le commodore Tom Platt conduisit sa petite flottille bien sous le vent de la cohue générale, et immédiatement trois ou quatre hommes se mirent à hisser leurs ancres avec l'intention de profiter de l'abri des gens du We're Here. Mais un éclat de rire s'éleva. Un doris venait de s'élancer hors de son poste avec une rapidité excessive, et l'on en voyait l'occupant tirer furieusement sur l'amarre.

«Donne-lui du jeu! rugirent vingt voix. Tâche qu'il s'en débarrasse.

—Qu'est-ce qu'il y a? demanda Harvey, comme le bateau filait sud avec la rapidité de l'éclair. Il est mouillé, n'est-ce pas?

—Mouillé, oui, c'est assez probable, mais son équipement m'a tout l'air d'un matois, dit Dan, en riant. La baleine s'est embrouillée dedans… Attrape, Harvey! Les voici!»