En sa qualité de jeune garçon et de jeune garçon fort occupé, il ne se cassait par la tête à penser. Il était extrêmement affligé à l'idée du chagrin que devait avoir sa mère; souvent il aspirait à la voir et, par-dessus tout, à lui raconter cette étonnante vie nouvelle et la façon brillante dont il s'en acquittait. Autrement, il préférait ne pas trop se demander comment elle supportait la secousse de sa prétendue mort. Mais un jour, comme il se tenait sur l'échelle du gaillard d'avant, en train de taquiner le cuisinier qui les avait accusés, lui et Dan, de voler des beignets, il lui vint à l'esprit que ceci était de beaucoup préférable à l'ennui d'être réprimandé par des étrangers dans le fumoir d'un paquebot.
Il était reconnu comme faisant partie de tous les plans du We're Here, il avait sa place à table et parmi les couchettes, et pouvait tenir son personnage dans les longues conversations les jours de mauvais temps, lorsque les autres étaient toujours prêts à écouter ce qu'ils appelaient les «contes de fées» de sa vie à terre. Il ne lui avait pas fallu plus de deux jours pour sentir que s'il parlait de son existence passée comme étant sienne (cela semblait déjà bien loin), personne excepté Dan—et la croyance de Dan lui-même fut l'objet d'un amer essai—n'y ajouterait foi. Aussi imagina-t-il un ami, un garçon dont il avait entendu parler, qui conduisait dans Tolède (Ohio) un drag en miniature attelé de quatre poneys, commandait cinq «complets» à la fois, et menait des choses appelées «cotillons» dans des réunions où l'aînée des jeunes filles n'avait pas quinze ans révolus, mais où tous les présents étaient cousus d'or sur toutes les coutures. Salters protestait, déclarant que c'était là un boniment on ne peut plus dangereux, sinon positivement blasphématoire; mais il écoutait de toutes ses oreilles comme les autres; et leurs critiques à tous finirent par donner à Harvey des idées entièrement nouvelles en fait de «cotillons», complets, cigarettes à bouts dorés, bagues, montres, parfums, petits dîners, Champagne, jeux de cartes et commodités d'hôtel. Petit à petit, il changeait de ton quand il parlait de son «ami» que Long Jack avait baptisé «l'Agneau sans cervelle», «le Bébé doré sur tranche», «le Vanderpoop[30] en nourrice» et d'autres sobriquets; et, les pieds dans ses bottes de mer croisés sur la table, il inventait même des histoires sur certains pyjamas de soie et certains plastrons importés tout exprès, pour mieux discréditer «l'ami». Harvey était quelqu'un qui savait s'adapter aux milieux et tenait autour de lui un œil perçant et une oreille fine ouverts sur le moindre pli de visage et sur le moindre accent.
[30] On dit «Vanderpoop» en Amérique, comme l'on dit «Rothschild» en France.
Il ne fut pas longtemps sans savoir où Disko gardait le vieil octant vert-de-grisé—qu'ils appelaient le hog yoke—sous le traversin de sa couchette. Quand il prenait la hauteur du soleil, et que, à l'aide de l'almanach du Vieux Fermier, il trouvait la latitude, Harvey ne faisait qu'un bond jusqu'en bas de la cabine pour graver le calcul et la date à l'aide d'un clou sur la rouille du tuyau de poêle. Or, le mécanicien en chef d'un paquebot n'aurait pu faire plus, et nul mécanicien de trente années de services n'eût été capable de prendre, fût-ce à moitié, les airs d'ancien marinier avec lesquels Harvey, après avoir commencé à cracher soigneusement par-dessus bord, publiait la position de la goélette pour ce jour-là, et alors, seulement alors, débarrassait Disko de l'octant. Ces choses ne vont pas sans une certaine étiquette.
Ledit hog yoke, une carte marine d'Eldridge, l'almanach du Fermier, le Pilote de la Côte de Blunt, et le Navigateur de Bowditch, étaient tous les instruments dont Disko avait besoin pour se guider, si l'on en excepte la grande sonde, son œil de réserve. Harvey tua presque Pen avec cet instrument la première fois que Tom Platt voulut lui apprendre à faire «voler le pigeon bleu»; et quoi qu'il ne fût pas de force à résister à un sondage soutenu dans un peu de mer, Disko l'employait volontiers sur les hauts-fonds en temps calme avec un plomb de sept livres. Comme le disait Dan:
«Ce n'est pas le sondage que papa demande. Ce sont des échantillons. Graisse-le bien, Harvey.»
Harvey enduisait de suif le creux à la base du plomb, et apportait soigneusement sable, coquille, fange, tout ce que ce pouvait être, à Disko, lequel touchait, sentait, et donnait son avis. Comme il a été dit, quand Disko pensait morue, il pensait en morue; et grâce à un mélange d'instinct et d'expérience depuis longtemps éprouvés, il promenait le We're Here de mouillage en mouillage, toujours avec le poisson, comme un joueur d'échecs aux yeux bandés joue sur l'échiquier qu'il ne voit pas.
Mais l'échiquier de Disko, c'était le Grand-Banc,—un triangle de 250 mille sur chaque côté, une immensité d'eaux roulantes, empaquetée de brume humide, affligée de tempêtes, harcelée de glace à la dérive, hachée par le passage des paquebots insouciants, et que semait de ses voiles la flottille de pêche.
Un iceberg énorme frôla la barque; Harvey sentit ses cheveux se dresser sur sa tête.