Des jours durant ils travaillèrent dans la brume—Harvey à la cloche—jusqu'au moment où, familiarisé avec l'opacité de l'atmosphère, le jeune garçon sortit en compagnie de Tom Platt, le cœur plutôt sur les lèvres. Si la brume ne se levait pas, le poisson mordait, et personne n'est capable de rester plongé dans l'effroi sans espoir six heures de suite. Harvey se consacra à ses lignes et à la gaffe ou fourchette, selon ce que Tom Platt réclamait; et ils regagnèrent la goélette à l'aviron, guidés par la cloche et l'instinct de Tom, tandis que la conque de Manuel résonnait près d'eux, grêle et à peine distincte. Ce fut l'expérience d'un monde qui n'était plus la terre et, pour la première fois depuis un mois, Harvey rêva de planchers d'eau mobiles et fumants tout autour du doris, de lignes qui s'égaraient dans rien du tout, et de l'atmosphère du dessus qui se fondait avec la mer du dessous à dix pieds de ses yeux tendus. Quelques jours plus tard, il se trouvait dehors avec Manuel en un endroit que l'on estimait être profond de quarante brasses, mais le câblot de l'ancre fila dans toute sa longueur, et l'ancre ne trouva rien; sur quoi Harvey se sentit pris d'un mortel effroi, celui d'avoir perdu son dernier contact avec la terre.

«Le «Trou de Baleine», prononça Manuel en ramenant l'ancre. En voilà une bonne pour Disko. Rentrons!»

Et il revint à force de rame vers la goélette pour trouver Tom Platt et les autres en train de se moquer du patron qui, pour une fois, les avait conduits au bord du stérile abîme de la Baleine, le trou vide du Grand-Banc. Ils s'en allèrent à travers la brume mouiller ailleurs et, cette fois, quand il sortit dans le doris de Manuel, Harvey sentit ses cheveux se dresser sur sa tête. Une blancheur évoluait dans la blancheur de la brume, avec une haleine semblable à l'haleine de la tombe, et on entendit un grondement, un plongeon et l'eau rejaillir. Ce fut sa présentation au redoutable iceberg d'été, sur le Banc, et il s'accroupit au fond du bateau sous le rire de Manuel.

Il y eut toutefois des jours clairs, paisibles et chauds, où il semblait que c'eût été péché de faire autre chose que de paresser sur les lignes à main et de gifler d'un coup d'aviron les méduses errant au ras de l'eau; et il en y eut d'autres de brises légères où Harvey apprit à conduire la goélette d'un mouillage à un autre.

Un tressaillement le parcourut la première fois que, la main sur les rayons de la roue, il sentit la quille lui répondre et glisser par-dessus les longs entre-deux des lames, pendant que la voile de misaine fauchait d'arrière en avant sur le bleu du ciel. Voilà qui vraiment était magnifique, en dépit de Disko, lequel prétendait qu'un serpent se fût brisé les reins à suivre son sillage. Mais, comme toujours, la roche Tarpéienne était près du Capitole. Ils naviguaient sous le vent, le foc déployé,—un vieux foc, par bonheur,—et Harvey remettait la goélette au vent pour montrer devant Dan à quel point de perfection il était devenu maître dans l'art. Pan! la misaine passa de l'autre côté, et la corne en alla transpercer, pourfendre le foc que le grand étai empêchait naturellement de suivre le même chemin. Le lambeau fut amené au milieu d'un silence terrible, et Harvey, les quelques jours qui suivirent, employa ses heures de loisir à apprendre, sous la direction de Tom Platt, comment on se sert d'une aiguille et d'une paumelle. Dan en poussa des cris de joie, car il avait, disait-il, fait exactement la même bévue dans les premiers temps.

Comme tous les jeunes garçons, Harvey imita chacun des hommes à tour de rôle, jusqu'au jour où il fut arrivé à combiner la façon particulière de se pencher qu'avait Disko à la roue, le tour de bras de Long Jack quand on ramenait les lignes, le coup d'aviron que Manuel donnait, dans son doris, le dos arrondi, mais qui portait si bien, et le grand pas de Tom Platt le long du pont, le pas d'un matelot de l'Ohio.

«C'est curieux de voir comme il s'y met, dit Long Jack, un après-midi de brume où Harvey, appuyé au cabestan, avait l'œil au guet. Je parierais mon gage et ma part qu'il se joue à lui-même la comédie plus que de raison et qu'il se prend pour un hardi marin. Regarde son petit bout de dos en ce moment.

—C'est ainsi que nous commençons tous, dit Tom Platt. Les mousses, ça veut tout le temps se faire croire des hommes jusqu'à ce qu'ils se prennent eux-mêmes au mot, et il en est ainsi jusqu'à ce qu'ils meurent—avec des prétentions et des prétentions! J'en ai fait autant sur le vieil Ohio, je le sais bien. J'ai pris mon premier quart—un quart dans le port—en me croyant plus fin que Farragut[31]. Dan est aussi pétri d'une foule d'idées de ce genre. Regarde-les en ce moment en train de jouer au vieux marsouin,—du fil de caret pour cheveux, et pour sang du goudron de Norvège. (Il parla du haut de l'escalier dans la cabine.) J'imagine que pour une fois, Disko, vous vous êtes trompé dans vos jugements. Qu'est-ce qui diable a bien pu vous faire dire à nous tous ici présents que l'agneau avait l'esprit dérangé?

[31] Célèbre amiral américain.

—Il l'avait, répliqua Disko, il l'avait comme un étourneau quand il est arrivé à bord; mais j'avouerai que depuis il s'est considérablement assagi. Je l'ai guéri.