[33] Espèce d'oiseau.

Quant à Manuel, son parler était lent et caressant,—et il racontait les jolies filles de Madère lavant du linge dans le lit des ruisseaux, sous le clair de lune, à l'ombre mouvante des bananiers; ou des légendes de saints, des récits de danses et des combats étranges là-bas dans les ports glacés de Terre-Neuve où l'on va faire provision de boëtte. Salters, lui, parlait principalement agriculture, car, bien qu'il lût Josèphe et l'interprétât, sa mission en ce monde était de prouver la valeur des engrais verts, et spécialement du trèfle de préférence à toute espèce de phosphate. Il allait jusqu'à la diffamation quand il s'agissait des phosphates; il tirait de sa couchette des livres graisseux de «Orange Judd[34]», et les chantait en brandissant son doigt sur Harvey pour qui tout cela était du grec. Little Pen montrait un chagrin si sincère quand Harvey tournait en plaisanterie les lectures de Salters, que le gamin cessa de se moquer et supporta la chose dans un silence poli. Tout cela était très bon pour Harvey.

[34] «Orange Judd», Société d'éditions américaine, qui s'occupe spécialement de publier des ouvrages d'agriculture à bon marché.

Le cuisinier naturellement ne prenait aucune part à ces conversations. En règle générale, il ne parlait que dans les cas absolument nécessaires; mais parfois il recevait soudain comme un étrange don de la parole, et il partait, moitié en gaélique, moitié en lambeaux d'anglais, pour ne plus s'arrêter une heure durant. Il se montrait particulièrement communicatif avec les deux mousses, et ne démordait jamais de sa prophétie, qu'un jour Harvey serait le maître de Dan, et que lui-même serait témoin de la chose. Il leur parlait du transport des dépêches en hiver là-haut par la route de Cap-Breton, du convoi de chiens qui va à Coudray, et du steamer-bélier Arctic qui brise la glace entre le continent et l'île du Prince-Édouard. Puis il leur racontait les histoires que lui avait racontées sa mère, sur la vie tout là-bas dans le sud où l'eau ne gèle jamais; et il disait que lorsqu'il mourrait, son âme irait s'étendre sur une chaude et blanche baie de sable ombragée de palmiers au feuillage ondoyant. Les gamins trouvaient l'idée fort drôle pour un homme qui n'avait jamais vu une feuille de palmier en sa vie. En outre, régulièrement à chaque repas, il demandait à Harvey, et à Harvey seul, si la cuisine était à son goût; et c'était chose qui faisait toujours s'esclaffer «la seconde bordée». Ils professaient cependant un grand respect pour le jugement du cuisinier, et en conséquence tenaient au fond de leurs cœurs Harvey pour une sorte de mascotte.

Et tandis que Harvey absorbait par tous les pores de nouvelles connaissances et buvait la santé avec chaque gorgée de grand air, le We're Here continuait son chemin en faisant ses affaires sur le Banc, et les piles gris argent de poisson pressé montaient de plus en plus haut dans la cale. Pas une journée de travail ne sortait de l'ordinaire, mais les journées moyennes se répétaient souvent.

Il va de soi qu'un homme de la réputation de Disko était étroitement épié, «presque étouffé», comme disait Dan, par ses voisins, mais il avait un très joli chic pour les planter là dans l'amoncellement et le glissement des brumes. Disko évitait la compagnie pour deux raisons. La première, c'est qu'il voulait se livrer seul à ses expériences; la seconde, qu'il était opposé aux rassemblements si mélangés d'une flottille de toutes nations. Cette flottille se composait principalement de bateaux de Gloucester, avec par-ci par-là quelques-uns de Princetown, de Harwich, de Chatham, et d'autres des ports du Maine, mais les équipages étaient recrutés Dieu sait où. Le péril engendre l'insouciance, et quand s'y ajoute l'appât du gain, il y a belles chances pour toute espèce d'accident dans la flottille encombrée qui, pareille à un troupeau pressé de moutons, se porte autour de quelque chef non reconnu.

«Que les deux Jerauld les conduisent, dit Disko. Nous sommes obligés de rester un petit moment parmi eux sur les Bancs de l'Est, mais, si la chance tient, nous n'aurons pas à y rester longtemps. L'endroit où nous sommes maintenant, Harvey, n'est en aucune façon considéré comme un bon terrain de pêche.

—Vraiment? dit Harvey, qui était en train de tirer de l'eau (il venait d'apprendre comment on donne au seau une secousse) après une toilette exceptionnellement longue. Ça me serait égal, alors, de tâter de quelque terrain pauvre pour changer.

—Tout le terrain que je désire voir, et je ne désire pas le tâter, c'est Eastern Point, dit Dan. Dites donc, papa, ça m'a tout l'air que nous n'aurons pas plus de deux semaines à rester sur les Bancs. Tu vas rencontrer alors toute la compagnie que tu veux, Harvey. C'est le moment où l'on commence à travailler. Plus de repos à heures fixes pour personne. Un morceau sur le pouce quand on a faim, et la couchette quand il n'y a plus moyen de tenir debout. Bonne affaire qu'on ne t'ait pas cueilli un mois plus tard que tu ne l'as été, car nous n'aurions jamais pu te mettre en forme pour la Vieille Vierge.»

Harvey comprit, d'après la carte d'Eldridge, que la Vieille Vierge et tout un essaim de bancs aux noms bizarres, étaient le point tournant de la croisière et que, la chance aidant, ils finiraient d'y employer leur sel; mais en voyant la taille de la Vierge (c'était un point imperceptible), il se demanda comment Disko, même avec le hog-yoke et la sonde, pourrait la trouver. Il apprit plus tard que Disko était tout à fait de force à cela comme à toute autre besogne et pouvait même venir en aide à autrui.