Il y avait de l’agitation à la frontière afghane ; peut-être on mobiliserait un corps d’armée et peut-être beaucoup d’hommes mourraient, laissant des familles en deuil dans les nations des montagnes.

Ce que je craignais, c’était qu’un vaisseau de guerre russe n’arrêtât le steamer qui porterait ma précieuse personne de Yokohama à San-Francisco.

Qu’Armageddon soit ajourné dans mon intérêt, que rien ne vînt troubler mes distractions, les miennes ! La guerre, la famine, l’épidémie seraient choses si ennuyeuses pour moi.

Et je m’avilis devant la Nécessité, la grande Déesse, et je dis avec ostentation :

— Ce n’est rien, ce n’est rien, et ce n’est pas la peine de me suivre du regard dans mes allées et venues.

Assurément, si nous sommes vertueux, c’est qu’il le faut absolument pour gagner notre pain quotidien.

Ainsi donc je regardais les hommes avec de tout autres yeux et vraiment ils me faisaient grand’pitié.

Ils travaillaient. Ils y étaient forcés.

Moi, j’étais un aristocrate : je pouvais leur rendre visite à des heures indues et leur demander pourquoi ils travaillaient et s’ils le faisaient souvent.

Toutefois, je n’osais pas les railler d’une façon trop piquante, de peur que la Nécessité ne me saisît par le collet pour me remettre à côté d’eux, à ma place encore toute chaude.