— Et c’est là tout ce que vous faites ? demandai-je.
— Mais oui, dit mon ami, n’est-ce pas très bien ? On rencontre ici toutes les personnes de sa connaissance, et on fait un tour avec lui ou avec elle, à moins qu’il ou elle ne soient en voitures.
Au-dessus de vous un ciel laineux et chaud, sous les pieds une herbe fiévreuse et molle. De tous côtés vous arrive la brise languissante, chargée de vagues et fades réminiscences d’égouts.
Tout autour de l’horizon, les voitures forment des lignes successives, et le flamboiement de la lumière électrique fait naître des élancements dans les sourcils convulsionnés.
C’est un tableau étrange qui vous fascine.
Les sacrées créatures vont et viennent sans interruption, car lorsque l’une d’elles s’enfuit dans les ténèbres ponctuées de lampes, vingt autres viennent prendre sa place.
Des officiers de la marine marchande en chapeaux d’occasion, des négociants arméniens, des fonctionnaires bengalais, des demoiselles et des employés de magasin, des Juifs, des Parthes, et des Mésopotamiens, tout ce monde-là dans la chaleur tiède et les odeurs fétides.
— Voilà, disait mon ami, comment nous nous donnons du bon temps. Voici les livrées vice-royales. C’est Lady Lansdowne qui arrive.
On eût dit qu’il me lisait la liste du personnel du Gouvernement du Paradis.
Tous ces gens-là, pensai-je, continueront à aller et à venir jusqu’à leur mort, altérés, poussiéreux, mélancoliques et pâlis.