Le fleuve n’est point un majestueux cours d’eau : il a des rives basses. Il est sale, boueux, mais comme nous forcions à s’écarter les bateaux de riz à l’allure incertaine, je me dis que je contemplais le fleuve des Pas-Perdus, la route par où étaient partis, pour ne plus revenir, tant et tant de gens de ma connaissance.
Un tel était allé ouvrir la Haute Birmanie, et avait été lui-même ouvert par un dah[10] birman dans la cruelle jungle au-delà de Minhla.
[10] Pieu.
Tel autre était allé gouverner le pays au nom de la Reine, mais il n’avait pu commander à un torrent de la montagne et avait été entraîné sous son cheval.
Un autre avait été tué d’un coup de feu par son domestique ; un autre l’avait été par un Dacoit pendant qu’il était à table.
C’était une liste lamentable dans sa longueur sans fin que celle des gens qui n’avaient eu que la fièvre de la jungle pour récompense « des difficultés et des privations que comporte nécessairement le service militaire », ainsi que s’exprime l’ordonnance de l’armée de Bengale.
Je passai en revue une dizaine de noms, policemen, sous-officiers, jeunes employés civils, employés de grandes maisons de commerce et aventuriers.
Ils avaient remonté le fleuve et ils étaient morts.
J’avais à côté de moi un des pionniers de la Nouvelle Birmanie, qui allait à Rangoon faire part de sa rentrée, et il me fit quelques récits de chasses interminables après d’imprenables Dacoits, de marches, de contre-marches qui n’aboutissaient à rien, de morts aussi nobles que navrantes en plein désert.
Puis, un mystère doré monta à l’horizon, une belle et papillottante merveille qui flamboyait au soleil, sous une forme qui n’était ni la coupole musulmane, ni la haute tour hindoue.