Quelle idée horrible, n’est-ce pas, que de s’enliser de plus en plus à chaque marée dans l’immonde vase de l’Hughli ?
Tout près des bureaux du Port, se trouvent les Bureaux d’embarquement, où les capitaines engagent leurs équipages.
Les hommes doivent montrer leur congé de leur dernier navire en présence du maître d’embarquement, ou, comme ils disent, du « sous-embarqueur ».
Il les inscrit après s’être assuré que ce ne sont point des déserteurs d’un autre navire, et alors ils signent les conventions pour la traversée.
C’est une cérémonie qui commence par les formules amicales du bien-aimé capitaine en quête d’un équipage, pour finir à « l’ahurissement » du déserteur.
Il y a un édifice enfumé, tout près de la Maison du Marin, à la porte duquel sont groupés les déchets de toutes les mers, en toutes sortes de costumes.
On y voit de jeunes Seedee, des Serangs de Bombay, des pêcheurs de Madras et des villages à salines, des Malais qui s’entêtent à épouser des femmes de Calcutta, deviennent jaloux et courent amok ; des Malais-Hindous, des Hindous-Malais-Blancs, des Birmans, des Birmans Blancs, des Birmano-indigènes-blancs, des Italiens aux pendants d’oreille en or, fanatiques des jeux de hasard, des Yankees de tous les États ; ainsi que des Mulâtres, et des nègres pur-sang, des Danois rouges et grossiers, des Cingalais, des jeunes Cornouaillais qui viennent de quitter la charrue, des épis de blés venus des vaisseaux des colonies, où ils gagnaient quatre livres dix par mois comme marins ; des Allemands ventrus comme des tonneaux, des matelots du port de Londres, qui se tiennent un peu à l’écart de la foule et forment de petits groupes : des gens en qui on reconnaît infailliblement le soldat de la ligne tombé dans la carrière maritime par suite de quelque coup de tête, des Gallois à crête de Kakatois qui crachent et ronronnent comme des chats ; des flâneurs usés jusqu’à la corde, à la tête grisonnante, sans le sou, pitoyables, des adolescents fanfarons, et des hommes très calmes avec des cicatrices et des entailles sur la figure.
C’est un musée ethnologique où tous les spécimens sont des acteurs comiques ou tragiques.
Le chef de tout ce monde est le Sous-Embarqueur, et il siège, avec le concours d’un policeman anglais aux poings noueux, sur un trône imposant par son air officiel.
Le Sous-Embarqueur est au courant de tous les méfaits commis sur l’eau.