Alors, Ram Narain dit : « Voici quatre annas. Dieu vous a mis fort bas, Durga Dass, et je ne voudrais pas vous envoyer le ventre vide, alors même que l’affaire de la génisse café au lait du fils de ma sœur est une plaie ouverte entre nous. Il y a loin d’ici à votre pays. Allez, et s’il en est ainsi ordonné, vivez ; mais, surtout, ne prenez pas la bride du poney, car elle est à moi. »

Et je sortis d’Isser Jang, au milieu de l’hilarité des Jats aux grosses cuisses, et le peaussier marcha à mes côtés, attendant que le poney tombât mort. Il mourut au bout d’un mille, et plein de la crainte que m’inspirait le propriétaire, je courus jusqu’à ce que je n’en pusse plus, et m’en vins en ce lieu-ci.

Mais je jure sur la Vache, je jure sur toutes les choses sur lesquelles jurent les Hindous et les Musulmans, et même les sahibs, que c’est moi, et non mon frère, qui fus battu par le propriétaire. Or, la cause est entendue et les portes des Tribunaux sont closes, et Dieu sait où le baba Suppléant Sahib — le lait de la mère n’a pas encore séché sur sa lèvre sans poil — s’en est allé. Ahi ! Ahi ! Je n’ai pas de témoins, et les balafres vont se cicatriser, et je suis un pauvre homme. Mais, sur l’Ame de mon Père, sur la foi d’un Mahajun de Pali, c’est moi, et non mon frère, qui fus battu par le propriétaire !

Que ferai-je ? La Justice des Anglais est comme une grande rivière. Une fois passée, elle ne revient plus. Néanmoins, Sahib, prenez une plume et écrivez clairement ce que j’ai dit, afin que le Juge Sahib puisse voir, et réprimande le Suppléant Sahib, lequel n’est qu’un poulain que la jument n’a point encore léché, tant il est jeune. C’est moi, et non mon frère, qui fus battu, et, quant à lui, il est allé vers l’ouest — je ne sais où.

Mais, sur toutes choses, écrivez — de telle sorte que les sahibs puissent lire, et que sa disgrâce s’accomplisse — que Ram Dass, mon frère, fils de Purun Dass, Mahajun de Pali, n’est qu’un pourceau et un voleur nocturne, un égorgeur, un mangeur de chair, un produit de chacal sans beauté, ni foi, ni propreté, ni honneur.

LE JUGEMENT DE DUNGARA

L’histoire se raconte encore aujourd’hui dans les bocages du Mont Berbulda, et pour preuve on désigne la maison sans toit ni fenêtres de la Mission. C’est au grand Dieu Dungara, le Dieu des Choses Telles qu’Elles Sont, le Terrible parmi les Terribles, Pourvu d’Un Œil Unique, Porteur de la Défense d’Éléphant Rouge, qu’il faut tout attribuer ; et celui qui refuse de croire en Dungara se verra certainement frappé de la Folie de Yat — la folie qui s’appesantit sur les fils et les filles des Buria Kol lorsqu’ils se détournèrent de Dungara pour se mettre à porter des vêtements. Ainsi déclare Athon Dazé, lequel est Grand Prêtre de l’autel et Gardien de la Défense d’Éléphant Rouge. Mais si vous questionnez l’aide-percepteur et agent du gouvernement auprès des Buria Kol, il se mettra à rire — non point parce qu’il en veut aux missions, mais parce qu’il était là, en personne, lorsque Dungara exerça sa vengeance sur les enfants spirituels du Révérend Justus Krenk, Pasteur de la Mission de Tubingen, et sur Lotta, sa vertueuse épouse.

Si jamais homme, toutefois, mérita bon traitement de la part des Dieux, ce fut le Révérend Justus, sorti de Heidelberg, lequel, sur la foi d’une vocation, s’en alla dans le désert et prit avec lui la blonde Lotta aux yeux bleus. « Nous allons rentre meilleurs ces baïens, dont les bratiques itolâtres obscurcissent en ce moment l’esprit », dit Justus, dès les premiers temps de sa carrière. « Foui », ajouta-t-il avec conviction, « ce seront de pons envants, et ils abbrentront à trafailler de leurs mains. Car tout pon grétien toit trafailler. » Et avec un salaire plus modeste encore que celui d’un simple bedaud anglais, Justus Krenk tint ménage par delà Kamala et la gorge de Malair, par delà la rivière de la Berbulda, près du pied de la montagne bleue de Panth au sommet de laquelle se dresse le temple de Dungara — au cœur du pays des Buria Kol — les Buria Kol tout nus, bons enfants, timides, effrontés, indolents.

Sait-on ce que c’est que la vie dans un avant-poste de mission ? Qu’on tâche d’imaginer une solitude surpassant celle du plus petit poste dans lequel le gouvernement ait jamais envoyé fonctionnaire dans l’Inde — un isolement qui au réveil vous pèse sur les paupières et vous pousse de force tête baissée au labeur journalier. Il n’y a personne de votre couleur, à qui parler. Il y a, c’est vrai, de quoi manger pour vous tenir en vie, mais qui n’est guère plaisant à manger. Et tout le bien, toute la beauté, tout l’intérêt de votre vie, il vous faut les tirer de vous-même et de la grâce qui peut en vous avoir été placée.

Le matin, avec un tambourinement de pieds mollets, les convertis, les indécis et les railleurs déclarés avancent en troupe jusqu’à la verandah. Il vous faut être infiniment patient et bon, et, par-dessus tout, clairvoyant, attendu que c’est à la simplicité de l’enfance, à l’expérience de l’homme et à la ruse du sauvage que vous avez affaire. Votre congrégation a cent besoins matériels à considérer ; et c’est à vous, qui croyez à une responsabilité personnelle vis-à-vis de votre Créateur, à tirer de la foule vociférante le grain de spiritualité qui peut s’y trouver déposé. Si, à la cure des âmes, vous ajoutez celle des corps, votre tâche n’en sera que plus difficile, car les malades et les estropiés professeront n’importe quelle foi pour guérir, et se moqueront de vous qui avez la simplicité de les croire.