A mesure que la journée avance et que tombe l’entrain du matin, vous sentirez vos épaules se courber sous l’impression que votre tâche est inutile. Il s’agit de lutter contre ce sentiment, et le seul éperon que vous ayez au flanc, c’est de croire qu’avec l’âme pour enjeu vous jouez une partie contre le Démon. C’est une grande et réjouissante croyance ; mais il faut à celui qui peut sans défaillir la garder vingt-quatre heures consécutives, être doué d’une rude dose de force physique et d’un nerf peu commun.

Demandez aux chefs grisonnants de la Bannockburn Medical Crusade quel genre de vie mènent leurs prédicants ; dites-en deux mots à l’agence Racine Gospel, ces longs et maigres Américains qui se sont fait une gloire d’aller où nul Anglais n’ose les suivre ; tâchez… si vous pouvez, qu’un pasteur de la Mission Tubingen vous parle de ses expériences. On vous renverra aux rapports imprimés, mais ceux-ci ne font aucune mention des hommes qui ont perdu jeunesse et santé, tout ce qu’un homme peut perdre sauf la foi, dans les déserts ; des jeunes Anglaises qui sont parties et ont trouvé la mort dans la jungle pestilentielle du Mont Panth, sachant à l’avance qu’elles allaient à un trépas certain. Il y aura peu de pasteurs pour vous révéler ces choses, et moins encore pour parler de ce jeune David de Saint-Bees, qui, dévolu au service du Seigneur, échoua dans la suprême solitude, et revint presque dément à la maison mère, criant : — « Dieu n’est pas, mais j’ai fait route avec le Diable ! »

Les rapports gardent ici le silence, parce que l’héroïsme, l’insuccès, le doute, le désespoir et le renoncement de la part d’un simple blanc cultivé, sont choses de nul poids, comparés au salut d’une âme à peine humaine, lorsqu’il s’agit d’arracher celle-ci à la foi fantastique qui consiste à adorer les génies des bois, les lutins des rochers et les démons des rivières.

Or, Gallio, l’aide-percepteur du pays en question, « ne faisait nul cas de ces choses ». Il était depuis longtemps dans le district, et les Buria Kol l’aimaient et lui apportaient des offrandes de poisson harponné, d’orchidées cueillies au cœur obscur et moite des forêts, et d’autant de gibier qu’il en pouvait manger. En retour, il leur donnait de la quinine, et en compagnie d’Athon Dazé, le Grand Prêtre, gérait leurs petites affaires.

« Au bout de quelques années que vous êtes dans le pays, disait Gallio à la table de Krenk, vous finissez par trouver que toutes les croyances se valent. Je vous aiderai de tout mon pouvoir, cela va sans dire, mais n’allez pas froisser mes Buria Kol. Ce sont de braves gens, et ils ont confiance en moi.

— Che leur enseignerai la Barole du Seigneur, répondit Justus, sa face ronde toute rayonnante d’enthousiasme, et che ne ferai assurément augun tort à leurs préjugés en achissant sans révlexion. Mais, ô mon ami, cet état d’esbrit qui gonsiste à recarder doutes les groyances afec la même imbartialité est très maufais.

— C’est bon ! repartit Gallio. Pour moi, j’ai à veiller sur leurs corps et sur le district ; quant à vous, essayez ce que vous pouvez pour leurs âmes. Seulement, ne vous conduisez pas comme votre prédécesseur, sans quoi je craindrais de ne pouvoir répondre de votre vie.

— Qu’a-t-il fait ? demanda Lotta, hardiment, en lui tendant une tasse de thé.

— Ce qu’il a fait ? Eh bien, il est monté au Temple de Dungara — c’est vrai qu’il était nouveau venu dans le pays — et s’est mis à taper sur la tête du vieux dieu avec un parapluie ; sur quoi les Buria Kol sont sortis en masse, et l’ont tapé, lui, quelque peu brutalement. J’étais dans le district, et il me dépêcha un courrier avec cette note : — « Persécuté pour la cause du Seigneur. Envoyez détachement de soldats. » Les troupes le plus près étaient à environ deux cents milles de là, mais je devinai ce qu’il avait fait. Je me rendis à cheval à Panth, et parlai comme un père au vieil Athon Dazé, lui disant qu’un homme de sa sagesse devait s’être rendu compte que le sahib avait reçu un coup de soleil et était fou. Jamais de votre vie vous n’avez vu gens plus désolés. Athon Dazé fit des excuses, envoya du bois, du lait, des poulets, et cent autres choses. Puis je donnai cinq roupies au sanctuaire et déclarai à Macnamara qu’il avait manqué de tact. Il prétendit que je m’étais prosterné dans la Maison de Rimmon ; mais s’il eût seulement franchi le sommet de la montagne pour aller insulter Palin Deo, l’idole des Suria Kol, on l’eût empalé sur un bambou passé au feu bien avant que je pusse agir, ce qui m’eût obligé à faire pendre quelques-uns des pauvres diables. Soyez-leur aimable, Padri[32]… mais je ne crois pas que vous arriviez à grand’chose.

[32] Padri, titre familier qu’en s’adressant à eux l’on donne aux prêtres et pasteurs, dans l’Inde.