Il regarda de l’autre côté de la rivière, là où les convertis étaient encore à se vautrer et à gémir dans les flaques d’eau, et le rire s’éteignit dans ses yeux, car il s’aperçut que la Mission Tubingen n’existait plus pour les Buria Kol.

Jamais, quoique durant trois mois ils errèrent tristement autour de l’école désertée, jamais il ne fut plus possible à Lotta ou Justus de ramener, fût-ce à force de caresses, même celle de leurs ouailles qui promettait le plus. Non ! La conversion n’avait pour fin que le feu de l’enfer — ce feu qui parcourait les membres et rongeait jusque dans les os. Qui donc oserait une seconde fois provoquer la colère de Dungara ? Que le petit homme et sa femme s’en aillent ailleurs. Les Buria Kol ne voulaient plus en entendre parler. Un message officieux à l’adresse d’Athon Dazé, l’avertissant que si on touchait à un cheveu de leurs têtes, Athon Dazé et les prêtres de Dungara seraient pendus par ordre de Gallio sur l’autel du temple, protégea Justus et Lotta contre les flèches trapues et empoisonnées des Buria Kol, mais leur seuil ne vit plus apporter poisson, volaille ni gâteau de miel, sel ni cochon de lait. Et l’homme, hélas ! ne peut vivre de la grâce toute seule, si les aliments viennent à manquer.

« Allons-nous-en, ma vemme, dit Justus ; il n’y a rien de pon ici, et le Seigneur a foulu que la dâche à quelque autre ingombe — en temps et lieu — en Son temps. Nous allons nous en aller, et che me… foui… mettrai à étudier un beu la potanique. »

Si quelqu’un éprouve le désir de convertir les Buria Kol, il reste au moins les quatre murs d’une maison de mission sous le Mont Panth. Mais la chapelle et l’école sont depuis longtemps rendus à la jungle.

EN TEMPS DE CRUE

Il ne faut pas songer à traverser la rivière ce soir, Sahib. On dit qu’un char à bœufs a été déjà emporté, et l’ekka, qui est partie une demi-heure avant votre arrivée, n’a pas encore atteint l’autre bord. Le Sahib est pressé ? Je vais conduire l’éléphant du gué pour montrer au Sahib. Ohé, mahout[33], là dans le hangar ! Amène Ram Pershad, et s’il affronte le courant, parfait. L’éléphant ne ment jamais, Sahib, et Ram Pershad est séparé de son ami Kala Nag. Lui aussi voudrait bien passer de l’autre côté. Bravo ! Bravo ! mon roi ! Va jusqu’au milieu, mahout-ji, et vois ce que dit la rivière. Bravo, Ram Pershad ! Perle entre les éléphants, va dans la rivière ! Tape-lui sur la tête, imbécile ! Est-ce pour te gratter ton gros dos que l’aiguillon a été fait, bâtard ? Frappe ! Frappe ! Que t’importent les cailloux, Ram Pershad, mon Rustum[34], ma montagne de force ? Entre dedans ! Entre dedans !

[33] Cornac, en hindou.

[34] Un des plus anciens héros de la Perse. Voir le Shah Nama du poète persan Ferdousi.

Non, Sahib ! C’est inutile. Vous l’entendez trompeter. Il est en train de dire à Kala Nag qu’il lui est impossible de traverser. Tenez ! Il a fait demi-tour, et il secoue la tête. Ce n’est point un sot. Il sait ce que le Barhwi veut dire lorsqu’il est en colère. Ah, ah ! Non, mon enfant, tu n’es point un sot ! Salaam, Ram Pershad, Bahadour ! Emmène-le sous les arbres, mahout, et veille à ce qu’il ait ses épices. Bravo, toi, le chef d’entre les chefs de porteurs de défenses. Salaam au Sirkar, et va-t’en dormir.

Ce qu’il faut faire ? Il faut que le Sahib attende que la rivière baisse. Elle diminuera demain matin, s’il plaît à Dieu, ou le jour suivant au plus tard. Mais pourquoi le Sahib est-il si en colère ? Je suis son serviteur. Dieu en soit témoin, ce n’est pas moi qui ai créé ce torrent ! Ce que je peux faire ? Ma hutte avec tout ce qu’il y a dedans est au service du Sahib, et il commence à pleuvoir. Venez-vous-en, Fils du Ciel. Ce n’est pas en lui lançant des injures que la rivière baissera. Au temps jadis, les Sahibs n’étaient pas comme cela. Le char à feu les a amollis. Au temps jadis, quand ils s’amenaient, traînés par des chevaux, que ce fût de jour, que ce fût de nuit, une rivière barrait-elle la route, une voiture s’asseyait-elle dans la boue, qu’ils ne disaient rien. C’était la volonté de Dieu — pas comme un char à feu qui va, va, et irait toujours alors même qu’il aurait tous les diables du pays pendus à la queue. Le char à feu a gâté le sahib. Après tout, qu’est-ce qu’un jour de perdu, ou, à tout prendre, qu’est-ce que deux jours ? Le Sahib se rend-il à ses propres noces, qu’il est si fort pressé ? Ho ! Ho ! Ho ! Je suis un vieillard et ne vois que peu de sahibs. Pardonnez-moi si j’ai oublié le respect qui leur est dû. Le Sahib n’est pas fâché ?