Il s’arrêta ici, et se traîna à travers la chambre, en quête d’une gorgée d’eau. — Il était fort peu solide et avait mal au cœur.

Il fit allusion plusieurs fois à son « trésor » — quelque grand bien qu’il possédait — mais je pris cela pour le délire de la boisson. Il était aussi pauvre et aussi orgueilleux que possible. Ses façons n’avaient rien de plaisant, mais il en savait assez sur les indigènes, parmi lesquels sept années de sa vie s’étaient écoulées, pour que sa connaissance en valût la peine. Il avait l’habitude de se moquer de Strickland[48] comme d’un homme ignorant — « ignorant l’est et l’ouest » — disait-il. Son orgueil consistait tout d’abord à être quelqu’un d’Oxford, pourvu de moyens rares et brillants, ce qui peut être ou n’être pas vrai — je n’en savais assez pour contrôler ses assertions — et, en second lieu, à « tenir le doigt sur le pouls de la vie indigène » — ce qui était un fait. En tant que quelqu’un d’Oxford, il me donna l’impression d’un pédant : il était toujours à vous jeter au nez son érudition. En tant que faquir mahométan — en tant que Mac Intosh Jellaludin — il avait tout ce qu’il fallait pour ce que j’en voulais tirer. Il fuma plusieurs livres de mon tabac, et m’apprit plusieurs onces de choses qui en valaient la peine ; mais il ne voulut jamais accepter de cadeaux, pas même lorsqu’arriva la froide saison, qui s’en prit à la pauvre et mince poitrine sous le pauvre et mince habit d’alpaga. Il se mit très en colère, déclarant que je l’avais insulté, et qu’il n’allait pas aller à l’hôpital. Il avait vécu comme une bête, et il mourrait rationnellement, comme un homme.

[48] Strickland, agent de police indien, familier aux lecteurs de Mr. Rudyard Kipling. Voir Kim.

En fait, il mourut d’une pneumonie, et, la nuit de sa mort, m’envoya un chiffon de papier pour me demander de venir l’aider à mourir.

La femme indigène pleurait à côté du lit. Mac Intosh, drapé dans une étoffe de coton, était trop faible pour se venger d’un vêtement de fourrure qu’on jetait sur lui. En ce qui concernait son esprit, l’homme avait conservé toute sa lucidité, et ses yeux flambaient. Lorsqu’il eut injurié le médecin qui m’accompagnait, si honteusement que le vieux compère indigné s’en alla, il jura après moi quelques minutes, puis se calma.

Il dit alors à sa femme d’aller chercher « le Livre » dans un trou du mur. Elle apporta une grosse liasse, enveloppée dans la queue d’un jupon, de vieilles feuilles de papier à lettre de toutes provenances, numérotées et couvertes d’une fine écriture serrée. Mac Intosh plongea la main dans la masse, qu’il remua amoureusement.

— Ceci, dit-il, est mon œuvre — le Livre de Mac Intosh Jellaludin, montrant ce qu’il vit et comment il vécut, et ce qui arriva aussi bien à lui qu’à d’autres ; qui est en outre un récit de la vie, des péchés et de la mort de Mère Mathurin. Ce que le livre de Mirza Murad Ali Beg est au regard des autres livres sur la vie indigène, mon livre le sera au regard de celui de Mirza Murad Ali Beg !

C’était, comme en conviendra tout homme qui connaît le livre de Mirza Murad Ali Beg, une affirmation audacieuse. Les papiers ne paraissaient pas empreints d’une valeur spéciale ; mais Mac Intosh me les tendit comme s’il se fût agi d’une monnaie courante.

Puis il dit avec lenteur :

— En dépit des nombreuses lacunes de votre éducation, vous avez été bon pour moi. Je parlerai de votre tabac quand je joindrai les dieux. Je vous dois beaucoup de remerciements pour maintes bontés. Mais j’ai les dettes en abomination. En conséquence, je vous lègue à cette heure le monument plus durable que le cuivre — mon livre unique — grossier et imparfait en certaines de ses parties, mais, oh, combien rare dans d’autres ! Je me demande si vous le comprendrez. C’est un présent plus honorable que… Bah ? où ma cervelle va-t-elle vagabonder ? Vous allez horriblement le mutiler. Vous en ferez sauter les pierres précieuses que vous appelez « citations latines », espèce de Philistin, et vous massacrerez le style pour tailler dans votre jargon saccadé ; mais vous ne pouvez pas le détruire en entier. Je vous le lègue. Ethel… Encore mon cerveau !… Mrs. Mac Intosh, soyez témoin que je donne au sahib tous ces papiers. Ils ne vous seraient d’aucune utilité, Cœur de mon Cœur, et je vous impose (ici, il se tourna de mon côté) de ne pas laisser mon livre mourir sous sa présente forme. Il est vôtre sans réserve — l’histoire de Mac Intosh Jellaludin, qui n’est pas l’histoire de Mac Intosh Jellaludin, mais celle d’un plus grand homme que lui, et d’une femme autrement grande encore. Écoutez maintenant ! Je ne suis ni fou ni ivre ! Cet ouvrage vous rendra fameux.