— Mais, Jack, s’écria-t-elle, qu’est-ce que vous êtes devenu ? Qu’est-il arrivé ? Êtes-vous malade ?

Poussé de la sorte à mentir carrément, je déclarai que le soleil m’avait un peu tapé sur la tête. C’était tout près de cinq heures, en avril, par un après-midi couvert, et le soleil était resté caché toute la journée. A peine les mots étaient-ils prononcés que je m’aperçus de l’erreur, essayai de la réparer, m’embrouillai désespérément, et, fou de rage, suivis Kitty dehors, au milieu des sourires de mes connaissances. Je fis quelque excuse, j’ai oublié quoi, au sujet d’un subit malaise, et gagnai au petit galop mon hôtel, laissant Kitty finir toute seule sa promenade à cheval.

Une fois dans ma chambre, je m’assis et tâchai de raisonner toute l’affaire à tête reposée. C’était bien moi qui étais là, moi, Théobald Jack Pansay, agent instruit du service du Bengale, en l’an de grâce 1885, d’aspect sain, certainement bien portant, arraché des côtés de ma fiancée, sous l’empire de la terreur, par l’apparition d’une femme morte et mise au tombeau il y avait huit mois. C’étaient là des faits que je ne pouvais prétendre ignorer. Rien n’était plus loin de ma pensée que tout souvenir de Mrs. Wessington, lorsque Kitty et moi nous sortîmes de chez le joaillier. Rien n’offrait une plus complète banalité que la surface de mur opposée à la boutique de Peliti. Il faisait grand jour. La route était pleine de monde ; et cependant, voici que, remarquez bien, au défi de toutes les lois de la probabilité, en outrage direct aux lois de la nature, voici que m’était apparu un visage d’outre-tombe.

L’arabe de Kitty était passé à travers le rickshaw : voilà qui réduisait à néant l’espoir dont je m’étais bercé, que quelque femme ressemblant d’une façon frappante à Mrs. Wessington eût loué la voiture et les coolies avec leur ancienne livrée. Sans cesse je revenais à ce cercle de pensée, et sans cesse renonçais à comprendre, dérouté et désespéré. La voix était tout aussi inexplicable que l’apparition. J’eus tout d’abord quelque peu la folle idée de confier le tout à Kitty, de la prier de m’épouser sur l’heure, et dans ses bras de défier le possesseur-fantôme du rickshaw. « Après tout », arguai-je, « la présence du rickshaw suffit en elle-même à prouver l’existence d’une illusion spectrale. On peut voir des fantômes d’hommes et de femmes, mais sûrement jamais de coolies et de voitures. Toute cette histoire-là est absurde. S’imagine-t-on le fantôme d’un homme de la montagne ! »

Le lendemain matin j’envoyai à Kitty un mot de repentir, l’implorant de ne pas faire attention à mon étrange conduite de la veille. Ma belle était encore fort courroucée, et il fallut porter des excuses en personne. J’expliquai, avec la facilité de quelqu’un qui a passé toute la nuit à ruminer son mensonge, que j’avais été pris de soudaines palpitations de cœur — résultat d’une indigestion. Cette solution éminemment pratique eut son effet ; et cet après-midi-là, nous fîmes ensemble une promenade à cheval, l’ombre de mon premier mensonge entre nous. Rien ne pouvait lui plaire qu’un temps de galop autour du Jakko. Les nerfs encore tendus, après une nuit comme la précédente, je protestai faiblement contre cette idée, en proposant Observatory Hill, Jutogh, la route de Boileaugunge — tout plutôt que le tour du Jakko. Kitty se montra comme fâchée, sinon même comme un peu blessée ; aussi lui cédai-je, dans la crainte de voir se prolonger notre mésintelligence ; et nous nous mîmes en route vers Chota Simla. Nous allâmes longtemps au pas ; puis, suivant notre coutume, fîmes du canter à partir d’un mille ou à peu près au-dessus du couvent, jusqu’à l’étendue de route plate près des réservoirs de Sanjowlie. Les sacrés chevaux semblaient voler, et mon cœur battait de plus en plus vite au fur et à mesure que nous approchions du sommet de l’ascension. J’avais eu l’esprit plein de Mrs. Wessington tout l’après-midi ; et il n’était pas un pouce de la route du Jakko qui ne témoignât des promenades et des conversations de jadis. Les rochers en renvoyaient l’écho, les pins les chantaient tout haut au-dessus de ma tête, les torrents grossis par les pluies ricanaient et pouffaient en cachette de la honteuse histoire, et le vent me chantait tout haut aux oreilles mon iniquité.

Pour comble à la situation, au milieu de la route plate qu’on appelle le Mille des Dames, l’Horreur m’attendait. Il n’y avait pas d’autre rickshaw en vue — rien que les quatre jhampanies noir et blanc, l’équipage aux panneaux jaunes, et la tête dorée de la femme à l’intérieur — tous, en apparence, absolument comme je les avais laissés huit mois et quinze jours plus tôt ! Un instant je m’imaginai que Kitty devait de toute nécessité voir ce que je voyais — nous sympathisions de façon si merveilleuse en toutes choses. Ses premiers mots furent pour me désabuser.

— Pas une âme en vue ! Venez, Jack, je vais faire la course avec vous jusqu’aux bâtiments du Réservoir !

Son petit arabe nerveux s’envola comme un oiseau, suivi de tout près par mon waler, et c’est dans cet ordre que nous galopâmes de l’avant le long des rochers. En une demi-minute nous étions à moins de cinquante mètres du rickshaw. Je retins mon waler et restai un peu en arrière. Le rickshaw était au beau milieu de la route ; et une fois de plus l’arabe passa au travers, suivi de mon cheval. « Jack ! Jack, mon ami ! Je vous en prie, pardonnez-moi », me retentissait dans les oreilles avec un gémissement ; et, après un silence : « Ce n’est rien qu’une méprise, une horrible méprise ! »

J’éperonnai mon cheval comme un possédé. Lorsque je tournai la tête du côté des travaux du Réservoir, les livrées noir et blanc attendaient toujours — attendaient patiemment — sur le gris versant, et le vent m’apporta l’écho moqueur des paroles que je venais d’entendre. Kitty ne se fit pas faute de me plaisanter sur mon silence durant tout le reste de la promenade. Jusqu’alors j’avais causé gaiement et au hasard des mots. Pour rien au monde je n’eusse pu, ensuite, parler avec naturel, et de Sanjowlie à l’église j’observai un silence prudent.

Je devais, ce soir-là, dîner avec les Mannering, et n’avais que tout juste le temps de galoper chez moi pour m’habiller. Sur la route du Mont Elysium, j’entendis par hasard deux hommes qui causaient ensemble dans la nuit tombante.