— Kitty, criai-je, voici revenus les jhampanies de la pauvre Mrs. Wessington ! Je me demande à qui maintenant ils appartiennent.
Kitty avait connu quelque peu Mrs. Wessington à la saison dernière, et s’était toujours intéressée à cette femme maladive.
— Quoi ? Où ? demanda-t-elle. Je ne les vois nulle part.
Au moment où elle parlait, son cheval, afin d’éviter une mule chargée, se jeta droit devant le rickshaw qui s’avançait. J’eus à peine le temps de crier gare, que cheval et amazone, à mon indicible horreur, passèrent à travers les hommes et la voiture comme si c’eût été l’air impalpable.
— Qu’est-ce qu’il y a ? interpella Kitty ; qu’est-ce qui vous a fait crier sottement comme cela, Jack ? Si je suis fiancée, est-ce une raison pour que tout l’univers le sache ? Ce n’est pas la place qui manquait entre la mule et la verandah ; et si vous croyez que je ne sais pas ce que c’est que de gouverner un cheval… Tenez !
Sur quoi la rétive Kitty, son exquise petite tête en l’air, s’élança au galop de chasse dans la direction du kiosque à musique, s’attendant bien, comme elle me le dit ensuite, à ce que je la suivisse. Que se passait-il ? Rien, je dois le dire. J’étais fou, ivre, ou tout Simla n’était hanté que de démons. Je retins mon cob impatient, et tournai bride. Le rickshaw s’était également retourné, et se tenait maintenant juste en face de moi, près du parapet de gauche du pont Combermere.
— Jack ! Jack, mon chéri ! (Il n’y avait pas, cette fois-ci, d’erreur en ce qui concernait les paroles ; elles retentissaient à travers mon cerveau comme si on me les eût criées dans l’oreille.) C’est quelque horrible méprise, j’en suis sûre. Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi et redevenons bons amis.
La capote du rickshaw était retombée en arrière, et, à l’intérieur, aussi vrai que j’implore chaque jour la mort que je redoute la nuit, était assise Mrs. Keith-Wessington, un mouchoir à la main, et sa tête d’or baissée sur le sein.
Combien de temps restai-je là, les yeux grands ouverts, sans bouger, je n’en sais rien. Finalement, je fus réveillé par mon syce[11], qui prenait la bride du waler et me demandait si j’étais malade. De l’horrible au banal il n’est qu’un pas. Je dégringolai de cheval et me précipitai, à demi défaillant, dans la boutique de Peliti pour demander un verre de cherry-brandy. Il y avait là deux ou trois couples assemblés autour des tables de café, en train de discuter les potins du jour. Leurs petits bavardages me réconfortèrent plus, en ce moment-là, que n’eussent pu faire les consolations de la religion. Je plongeai tête baissée dans la conversation, m’entretins, ris et plaisantai, les traits, quand j’en saisis un reflet dans une glace, aussi pâles et aussi tirés que ceux d’un cadavre. Trois ou quatre hommes s’aperçurent de mon état ; le mettant évidemment sur le compte d’un trop grand nombre de verres, ils s’efforcèrent charitablement de me tirer à part du reste des flâneurs. Mais je refusai de me laisser emmener. J’avais besoin de la compagnie de mes semblables — comme l’enfant qui fond au milieu d’un dîner après avoir été pris de peur dans l’obscurité. Je devais causer depuis dix minutes environ, bien qu’il me semblât depuis une éternité, quand j’entendis dehors la voix claire de Kitty demander après moi. L’instant suivant, elle était dans la boutique, prête à me faire honte pour un pareil manquement à mes devoirs. Quelque chose dans ma physionomie l’arrêta.
[11] Syce, groom, dans l’Inde.