[9] Coolies employés au roulage des rickshaws.

— Ainsi, Jack, j’apprends que vous voilà fiancé, mon ami. (Puis, sans une seconde de répit : Je suis sûre qu’il ne s’agit en tout cela que d’une méprise, d’une horrible méprise. Un de ces jours, nous redeviendrons bons amis, Jack, comme par le passé.)

Ma réponse fut de celles dont un homme lui-même eût tressailli. Elle cingla, à l’instar d’un coup de fouet, la femme mourante que j’avais devant moi.

— Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi ; mon intention n’était pas de vous fâcher. Mais c’est vrai, c’est vrai ; vous avez raison !

Et Mrs. Wessington, cette fois-ci, se tut, anéantie. La laissant finir sa promenade en paix, je m’éloignai avec le sentiment, — mais cela ne dura qu’un instant, — que je m’étais conduit comme le dernier des goujats. Je regardai en arrière, et vis qu’elle avait fait tourner son rickshaw, dans la pensée, je suppose, de me rattraper.

La scène et ses entours se photographièrent dans ma mémoire. Le ciel balayé par les dernières pluies (la saison des pluies touchait à sa fin), les pins alourdis, ternes, la route boueuse, et les rochers noirs et fendus à la mine, formaient un arrière-plan mélancolique sur lequel les livrées noir et blanc des jhampanies, le rickshaw aux panneaux jaunes et la tête dorée que tenait baissée très bas Mrs. Wessington, s’enlevaient en clair. Elle avait son mouchoir dans la main gauche, et s’appuyait en arrière, épuisée, contre les coussins du rickshaw. Je fis tourner mon cheval dans un sentier de traverse, près du réservoir de Sanjowlie, et littéralement pris la fuite. Je crus entendre encore un faible « Jack ! ». Ce peut avoir été imagination de ma part. Je ne m’arrêtai pas pour le vérifier. Au bout de dix minutes, je tombai sur Kitty à cheval, et, dans les délices d’une longue chevauchée avec elle, oubliai toute l’entrevue.

Une semaine plus tard, Mrs. Wessington mourut, et ma vie fut délivrée de l’indicible fardeau de son existence. Je gagnai la plaine, parfaitement heureux. Trois mois ne s’étaient pas écoulés, que j’avais oublié tout ce qui la concernait, sauf que parfois la découverte de quelques-unes de ses anciennes lettres me rappelait fâcheusement nos relations d’antan. Vers janvier j’avais exhumé du fouillis de mes affaires tout ce qui restait de notre correspondance, et l’avais brûlé. Au commencement d’avril de cette année 1885, je me trouvais une fois de plus à Simla — Simla à demi déserté — je m’y trouvais livré tout entier aux conversations et promenades amoureuses avec Kitty. Il était décidé que nous nous marierions à la fin de juin. On comprendra par là qu’aimant Kitty comme je faisais je n’exagère pas en déclarant que j’étais, à cette époque, l’homme le plus heureux de l’Inde.

Une quinzaine de jours délicieux passèrent sans que je m’aperçusse de leur fuite. Alors, mû par le sentiment de ce qui devait convenir à des mortels placés dans nos circonstances, je fis remarquer à Kitty qu’une bague de fiançailles était l’insigne extérieur et visible de sa dignité en tant que fiancée, et qu’il lui fallait incontinent venir chez Hamilton afin d’y faire prendre mesure de son doigt. Jusqu’à ce moment-là, je vous en donne ma parole, nous avions totalement oublié ce vulgaire détail. Chez Hamilton, en conséquence, nous rendîmes-nous le 15 avril 1885. Rappelez-vous que — quoique mon médecin puisse dire le contraire — j’étais alors en parfaite santé, jouissais d’un non moins parfait équilibre d’esprit et d’une absolue tranquillité d’âme. Kitty et moi entrâmes ensemble dans la boutique de Hamilton, et là, sans souci du décorum, je pris moi-même la mesure du doigt de ma fiancée sous le regard amusé du commis. La bague était un saphir flanqué de deux diamants. Puis nous descendîmes à cheval la route qui mène au pont Combermere et à la boutique de Peliti.

Tandis que mon waler[10] avançait avec précaution sur le schiste incertain, et que Kitty riait et bavardait à mes côtés, — tandis que tout Simla, c’est-à-dire tout ce qui en était alors venu des plaines, se trouvait groupé autour de la Salle de Lecture et de la verandah de Peliti, — j’eus conscience que quelqu’un, apparemment à une grande distance, m’appelait par mon nom de baptême. Il me sembla bien avoir déjà entendu cette voix, mais où et quand, sur le moment je n’aurais su le dire. Dans le court laps de temps qu’il fallait pour couvrir la route entre le chemin qui va du magasin de Hamilton à la première planche du pont Combermere, j’avais repassé dans ma tête une demi-douzaine de gens capables d’avoir commis ce solécisme, et avais fini par décider que ce devait avoir été quelque bourdonnement d’oreilles. Juste en face la boutique de Peliti mon regard se trouva arrêté par le spectacle de quatre jhampanies en livrée couleur de pie, qui poussaient un rickshaw de louage, d’apparence médiocre, et dont les panneaux étaient jaunes. En un moment mon esprit se reporta sur la saison précédente et sur Mrs. Wessington avec un sentiment d’irritation et de déplaisir. N’était-ce pas assez que la femme fût morte et enterrée, et fallait-il encore que ses serviteurs noir et blanc réapparussent pour gâter une journée de bonheur ? Quels que fussent ceux qui les employaient, j’irais les voir pour leur demander, à titre de faveur personnelle, de changer la livrée de leurs jhampanies. Je louerais moi-même les hommes, et, s’il était nécessaire, leur achèterais leurs habits sur le dos. Il est impossible de dire ici le flot de peu désirables souvenirs que leur présence évoquait.

[10] Waler, cheval d’origine australienne.