Telle n’est pas ma croyance. Lorsque Heatherlegh était appelé chez ses malades et qu’il m’arrivait de me trouver à portée, je veillais quelquefois Pansay. Le pauvre garçon me rendait vraiment malheureux par la description qu’il me faisait à voix basse, égale, du cortège qui toujours passait au pied de son lit. Ajoutez à cela qu’il avait la richesse d’expression des malades. Lorsque pour un temps il fut guéri, je le poussai à écrire toute l’affaire depuis le commencement jusqu’à la fin, me disant que le travail de la plume pourrait aider au soulagement de l’esprit. Tout le temps qu’il écrivit, il resta sous l’empire d’une forte fièvre, et le style de mélodrame qu’il adopta ne fut pas pour le calmer. Deux mois plus tard, il fut déclaré de nouveau bon pour le service, mais bien qu’on eût de lui un besoin urgent pour aider à combler un déficit, une commission des finances qui manquait d’hommes, il préféra mourir, jurant jusqu’à la fin qu’il était ensorcelé. J’obtins, avant sa mort, qu’il me mît en possession de son manuscrit, et voici, telle qu’il l’écrivit, sa version de l’affaire :
Mon médecin me dit qu’il me faut du repos et un changement d’air. Il n’est pas impossible que d’ici à peu de temps j’aie l’un et l’autre — repos que ni l’ordonnance à dolman rouge ni le canon de midi ne sauraient rompre, et changement d’air bien au delà de ce que peut m’offrir nul steamer en route pour le pays. En attendant, je suis décidé à rester où je suis, et, au parfait mépris des ordres de mon médecin, à mettre le monde entier dans ma confidence. Vous apprécierez par vous-même la nature véritable de ma maladie, et jugerez non moins par vous-mêmes si nul homme né de femme sur cette terre enfin lasse passa jamais par les mêmes tourments que moi.
Pour parler maintenant comme le pourrait faire un condamné avant qu’on ait tiré sous lui les verrous de la trappe[8], mon histoire, quelque étrange et horriblement invraisemblable qu’elle puisse paraître, réclame tout au moins de l’attention. Que jamais elle ne doive recevoir créance, j’en suis on ne peut plus sûr. Il y a deux mois, j’aurais traité de dément ou d’ivrogne celui qui eût osé me raconter la semblable. Il y a deux mois, j’étais le plus heureux homme de l’Inde. Aujourd’hui, de Peshawer à la mer, nul n’est plus torturé. Mon médecin et moi sommes les seuls à connaître tout ceci. L’explication qu’il en fournit, c’est que j’ai le cerveau, la digestion et la vue, tous légèrement atteints, ce qui donne lieu à ces fréquentes et persistantes « hallucinations ». Hallucinations, vraiment ! Je le traite d’idiot ; mais il continue à me soigner avec le même inlassable sourire, le même suave tour de main professionnel, les mêmes favoris rouges bien soignés, jusqu’à ce que je m’accuse de n’être qu’un ingrat et un mauvais malade. Mais vous jugerez par vous-mêmes.
[8] On sait qu’en Angleterre les condamnés à mort sont pendus, et qu’une fois la corde au cou une trappe s’ouvre subitement sous leurs pieds, précipitant leur corps dans le vide.
Il y a trois ans j’eus la bonne… l’on ne peut plus mauvaise fortune… de faire route de Gravesend à Bombay, au retour d’un long congé, avec certaine Agnès Keith-Wessington, femme d’un officier côté Bombay. De quel genre de femme il s’agissait, là n’est point pour vous la question. Contentez-vous de savoir qu’avant la fin du voyage elle et moi étions éperdûment et sans raisonnement possible amoureux l’un de l’autre. Dieu sait que je peux en faire aujourd’hui l’aveu sans ombre de vanité. En ce genre d’affaire, il en est toujours un qui donne et l’autre qui accepte. Dès le premier jour de notre fatal attachement, j’eus conscience que la passion d’Agnès était plus forte, plus dominante, et, s’il m’est permis d’employer l’expression, plus pure que la mienne. Reconnut-elle alors le fait, je n’en sais rien. Toujours est-il que, par la suite, il ne fut que trop clair pour tous deux.
Arrivés à Bombay au printemps, nous nous en allâmes chacun de notre côté, pour ne nous rencontrer plus de trois ou quatre mois, lorsque mon congé et son amour nous conduisirent de part et d’autre à Simla. Nous y passâmes la saison ensemble, et mon feu de paille s’y consuma en une fin pitoyable avec les derniers jours de l’année. Je ne cherche pas à m’excuser. Je n’adresse aucune excuse. Mrs. Wessington avait fait pour moi l’abandon de beaucoup de choses et était prête à tout abandonner. De mes propres lèvres, en août 1882, elle apprit que j’avais soupé d’elle, de sa vue, de sa société, du son de sa voix. Quatre-vingt-dix-neuf femmes sur cent eussent eu assez de moi dans le temps que j’avais assez d’elles. Soixante-quinze de celles-ci se fussent promptement vengées grâce à quelque flirt actif et importun avec d’autres hommes. Mrs. Wessington était la centième. Sur elle ni mon aversion franchement énoncée, ni les brutalités cinglantes dont j’agrémentais nos entrevues n’eurent le moindre effet.
— Jack, mon chéri ! telle était son éternelle antienne. Je suis sûre qu’il ne s’agit en tout cela que d’une méprise — d’une horrible méprise, et qu’un de ces jours nous redeviendrons bons amis. Je vous en prie, Jack, pardonnez-moi, mon ami.
C’était moi le coupable, et je le savais. Cette connaissance transforma ma pitié en passive endurance, et, dans la suite, en haine aveugle — ce même instinct, je suppose, qui vous pousse à mettre le pied avec férocité sur l’araignée que vous n’avez tuée qu’à moitié. Et c’est avec cette haine au cœur que je vis se terminer la saison de 1882.
L’année suivante, nous nous rencontrâmes de nouveau à Simla — elle avec le même sempiternel visage et de timides essais de réconciliation, moi avec l’horreur d’elle dans toutes les fibres de mon être. Il arriva plusieurs fois que je ne pus éviter de la rencontrer seule ; et en chaque occasion ses paroles furent identiquement les mêmes. Toujours cette plainte irraisonnée, que tout cela n’était qu’une « méprise » ; et toujours l’espoir d’une prochaine « réconciliation ». J’eusse pu m’apercevoir, en y prenant garde, que c’était cet espoir seul qui la tenait en vie. Elle devenait de mois en mois plus pâle et plus diaphane. Vous voudrez bien convenir avec moi qu’une telle conduite eût mené n’importe qui à la folie, qu’elle était inutile, enfantine, peu d’une femme. Je maintiens qu’il y avait beaucoup de la faute de Mrs. Wessington. Et, d’autre part, dans le trouble et la fièvre de mes insomnies, je me suis mis parfois à penser que j’aurais pu me montrer un peu meilleur vis-à-vis d’elle. Mais voilà qui pour le coup est une « hallucination ». Je ne pouvais continuer de prétendre l’aimer, alors que je ne l’aimais plus ; qu’en dites-vous ? C’eût été peu loyal pour tous deux.
L’an dernier, nous nous rencontrâmes encore — dans les mêmes conditions qu’auparavant. Toujours ces fastidieux appels, et de mes lèvres toujours ces cinglantes réponses. Je finirais bien par lui montrer à quel point ses tentatives pour reprendre les anciennes relations, étaient vaines et illusoires. Lorsque la saison s’avança, nous fîmes bande à part — c’est-à-dire qu’il lui fut assez difficile de me rencontrer, attendu qu’il me fallut m’occuper d’intérêts autres et plus absorbants. Quand j’y pense tranquillement dans ma chambre de malade, la saison de 1884 m’apparaît comme un cauchemar embrouillé où la lumière et l’ombre s’entremêlèrent dans une danse fantastique : ma cour à la petite Mannering ; mes espérances, mes doutes et mes craintes ; nos longues chevauchées ensemble ; mon tremblant aveu ; sa réponse ; et de temps à autre la vision d’un visage pâle fuyant au passage dans le rickshaw aux livrées noir et blanc que jadis j’épiais d’un regard si intense ; le signe que de sa main gantée faisait Mrs. Wessington ; et, lorsqu’elle me rencontrait seul, ce qui arrivait rarement, la fastidieuse monotonie de son interrogation. J’aimais Kitty Mannering ; je l’aimais honnêtement, de tout mon cœur, et, à mesure que grandissait mon amour pour elle, grandissait ma haine contre Agnès. En août, Kitty et moi fûmes fiancés. Le lendemain, je rencontrai ces maudits jhampanies[9] couleur de pie derrière le Jakko, et, mû par quelque sentiment de pitié, m’arrêtai pour tout raconter à Mrs. Wessington. Elle le savait déjà.