Et maintenant, ô mon frère, l’histoire est contée toute. Ahi ! Ahi ! Alghias ! Ahi !
LE RICKSHAW-FANTOME[5]
[5] Le rickshaw est une sorte de pousse-pousse à quatre coolies.
Un des rares avantages que l’Inde possède sur l’Angleterre, c’est sa grande sociabilité. Au bout de cinq ans de service, on s’y trouve directement ou indirectement en relations familières avec les deux ou trois cents « civilians »[6] de sa province, tous les mess de dix ou douze régiments et batteries, et quelque quinze cents autres personnes du monde non officiel. En dix ans, le nombre des connaissances peut se trouver doublé, et, au bout de vingt ans, il n’est pas un Anglais de l’Empire que l’on ne connaisse ou dont on n’ait entendu parler, après quoi on peut voyager du nord au sud et de l’est à l’ouest sans bourse délier.
[6] « Civilian », agent du service civil des Indes.
Les globe-trotters, qui comptent sur l’hospitalité comme un droit, ont porté quelque atteinte à cette largesse de cœur, mais il n’en persiste pas moins, aujourd’hui, que si vous appartenez au cercle des initiés, et n’êtes ni un ours ni une brebis galeuse, toutes les maisons vous sont ouvertes, et que notre petit monde est très, très bienveillant, très, très secourable.
Rickett, de Kamartha, fut, il y a quelque quinze ans, l’hôte de Polder, de Kumaon. Son intention était de ne séjourner chez lui que quarante-huit heures, mais il se trouva terrassé par une crise de rhumatisme articulaire, et durant six semaines désorganisa la maison de Polder, l’empêcha de travailler, et faillit mourir dans sa chambre à coucher. Polder se conduit comme si Rickett avait fait de lui son éternel obligé, et, chaque année, envoie aux petits Rickett une caisse de bonbons et de jouets. Il en va de même dans tout le pays. Des hommes qui ne se donnent pas la peine de vous cacher qu’ils vous tiennent pour un âne bâté, ou des femmes qui noircissent votre réputation et interprètent de travers les distractions de votre femme, se mettront en quatre si vous tombez malade ou si vous vous trouvez sous le coup de sérieux ennuis.
Heatherlegh, le médecin, en plus de sa clientèle ordinaire, tenait un hôpital pour son compte privé — toute une collection de box pour incurables, disaient ses amis — en tout cas, une sorte de cale sèche pour l’embarcation que la dureté du temps avait endommagée. Le temps, dans l’Inde, est souvent accablant, et comme la quantité de briques est toujours la même[7], et que la seule liberté qu’on vous y accorde, est celle de travailler plus que de raison sans avoir à compter sur des remerciements, il arrive que les gens s’abattent sur la route et finissent par avoir la tête aussi brouillée que les métaphores en ce paragraphe.
[7] Exode (ch. V, versets 8 et 18).
Heatherlegh est le plus charmant docteur que la terre ait porté, et l’ordonnance dont, en général, il gratifie ses malades, est : « Ne vous dépensez pas, ne vous pressez pas, ne vous emballez pas. » Il prétend que le surmenage tue plus de gens que ne justifie l’importance de ce bas monde. Il soutient que c’est le surmenage qui tua Pansay, lequel mourut dans ses mains, il y a environ trois ans. Il a, cela va sans dire, le droit de parler avec autorité, et se moque de ma théorie lorsque je prétends que Pansay avait le cerveau fêlé et que c’est par la fêlure que pénétra le petit coin du monde des Ténèbres qui le hâta vers la mort. « Pansay perdit la boule », déclare Heatherlegh, « après l’excitation d’un long congé en Angleterre. Il se peut, oui ou non, qu’il se soit conduit comme un malotru vis-à-vis de Mrs. Keith-Wessington. Mon opinion, c’est que le travail de colonisation de Katabundi lui cassa les jambes, et qu’il se mit à broyer du noir et prit trop à cœur un flirt ordinaire de paquebot. En tout cas, il fut certainement fiancé à Miss Mannering, et non moins certainement rompit-elle avec lui. Après quoi il contracta une fièvre légère, et toute cette histoire de fantômes ne fit que croître et embellir. Mais c’est bien le surmenage qui fut cause de la maladie, l’entretint, et tua le pauvre diable. Inscrivez-le au nombre des victimes du système qui consiste à faire faire à un seul homme le travail de deux hommes et demi. »