A Peshawer j’achetai des chevaux et des raisins, des amandes et des fruits secs, afin de donner au gouvernement un mobile à mes vagabondages, et de ne pas trouver d’obstacle sur la route. Mais lorsque j’arrivai à Nowshera, il était parti, et je ne sus où aller. Je restai un jour à Nowshera, et dans la nuit, comme je dormais au milieu des chevaux, une voix me parla à l’oreille. Toute la nuit elle voleta autour de ma tête sans vouloir cesser de chuchoter. J’étais couché sur le ventre, dormant comme dorment les démons, et il se peut que la Voix fût celle d’un Démon. Elle dit : « Va au sud, et tu rencontreras Daoud Shah. » Écoute, mon frère et le meilleur de mes amis — écoute ! L’histoire te semble longue ? Juge de sa longueur pour moi. Il n’est pas une lieue de la route, que je n’aie faite à pied, de Pubbi jusqu’ici ; et à partir de Nowshera la Voix et la soif de la vengeance ont été mes seuls guides.
J’allai même jusqu’à l’Uttock, mais ce ne me fut pas un obstacle. Oh, oh ! On peut donner au mot double sens, même en pleine affliction. L’Uttock ne me fut pas uttock (obstacle) ; et j’entendis la Voix, au-dessus du bruit des eaux qui battaient le grand rocher, dire : — « Va à droite. » Sur quoi j’allai à Pindigheb, et en ces jours-là le sommeil me fut totalement ravi, et la tête de la femme des Abazai fut devant moi nuit et jour, absolument comme elle était tombée entre mes pieds. Dray wara yow dee ! Dray wara yow dee ! Feu, cendres, et ma couche… les trois ne font qu’un… les trois ne font qu’un !
Or, j’étais loin de la route d’hiver des marchands qui étaient allés à Sialkot, et, de la sorte, au sud, le long de la voie de chemin de fer et de la Grand’Route qui mène à la ligne des cantonnements ; mais, à Pindigheb, il y avait dans le camp un sahib qui m’acheta une jument blanche un bon prix, et me déclara qu’un nommé Daoud Shah était passé, en route pour Shahpour, avec des chevaux. Alors, je m’aperçus que l’avertissement de la Voix était vrai, et je fus prompt à m’en venir aux Montagnes Salées. Le Jhelum était débordé, mais je ne pouvais attendre, et, dans la traversée, j’eus un étalon bai emporté et noyé. Ici Dieu me fut sévère — non au regard de la bête, de quoi je n’avais cure — mais pour ce qui est de ce ravissement : tandis que j’étais sur la rive droite à pousser les chevaux dans l’eau, Daoud Shah était sur la rive gauche ; car… Alghias ! Alghias !… les sabots de ma jument dispersèrent les cendres chaudes de ses feux quand nous montâmes sur la berge de par ici, au lever du jour. Mais il avait fui. La terreur de la Mort avait rendu ses pieds rapides. Et de Shahpour je m’en allai au sud, droit devant moi. Je n’osai me détourner, de peur de manquer ma vengeance — laquelle est mon droit. De Shahpour je longeai le Jhelum, car je pensais que le fuyard éviterait le Désert du Rechna. Mais, bientôt, à Sahiwal, je m’éloignai dans la direction de Jhang, Samundri et Gugera, jusqu’à ce que, une nuit, la jument pommelée se trouvât le poitrail sur la clôture du chemin de fer qui va à Montgomery. Et l’endroit était Okara, et la tête de la femme des Abazai reposait sur le sable entre mes pieds.
De là j’allai à Fazilka, et l’on me demanda si j’étais fou d’y amener des chevaux mourants de faim. La Voix était avec moi, et je n’étais nullement fou, mais seulement las, à cause que je ne pouvais trouver Daoud Shah. Il était écrit que je ne le trouverais ni à Rania ni à Bahadourgah, et je m’en vins de l’ouest à Delhi, et là non plus je ne le trouvai pas. Mon ami, j’ai vu maintes choses étranges en mes vagabondages. J’ai vu les démons gambader à travers le Rechna comme au printemps les étalons gambadent. J’ai entendu les Djinns s’entr’appeler du fond de leurs trous dans le sable, et je les ai vus me passer devant les yeux. Il n’y a pas de démons, disent les sahibs ? Les sahibs sont gens fort avisés, mais ils ne savent pas tout au sujets des démons ni… des chevaux. Oh, oh ! Je vous déclare, à vous qui riez de ma misère, que j’ai vu les démons en plein midi huer et sauter sur les hauts-fonds du Chenab. Et avais-je peur ? Mon frère, lorsque son désir ne tend qu’à une chose, l’homme ne craint ni Dieu, ni Homme, ni Démon. Si ma vengeance échouait, je fracasserais de la crosse de mon fusil les Portes du Paradis, ou de mon couteau me taillerais mon chemin jusqu’à l’Enfer, pour réclamer à ceux qui gouvernent là le corps de Daoud Shah. Quel amour aussi profond que la haine ?
Ne parlez pas. Je connais la pensée de votre cœur. Voyez-vous un nuage au blanc de l’œil que voici ? Comment au poignet le sang se comporte-t-il ? Nulle folie n’habite ma chair, mais rien que la véhémence du désir qui m’a consumé. Écoutez !
Au sud de Delhi je ne connaissais pas du tout le pays. Je ne pourrais donc dire où j’allai, mais je traversai maintes cités. Je ne savais qu’une chose, c’est qu’il m’était ordonné d’aller au sud. Quand les chevaux ne pouvaient plus marcher, je me jetais sur la terre et attendais le jour. Il n’y eut pas de sommeil pour moi durant ces étapes ; et ce fut lourd à porter. Connais-tu, ô frère mien, le mal qui consiste à ne pouvoir briser l’insomnie — quand le manque de sommeil fait que vous avez mal aux os, et que la lassitude vous tire la peau des tempes, et que cependant… il n’y a pas de sommeil… pas de sommeil ? Dray wara yow dee ! Dray wara yow dee ! L’œil du soleil, l’œil de la lune, et mes yeux… à moi, mes yeux sans repos… les trois ne font qu’un… les trois ne font qu’un !
Il y avait une ville dont j’ai oublié le nom, et là toute la nuit la Voix se fit entendre. C’était il y a dix jours. Elle m’a trompé de nouveau.
Je suis venu ici d’un endroit appelé Hamirpour, et, vois, c’est mon Destin que pour mon bonheur, et le resserrement de notre amitié, je te rencontre. C’est d’un bon augure. Grâce à la joie de contempler ton visage, la lassitude s’en est allée de mes pieds, et l’affliction de mon si long voyage est oubliée. En outre, mon cœur est en paix, car je sais que la fin est proche.
Il se peut que je trouve Daoud Shah dans cette ville-ci, en route vers le nord, puisque toujours un montagnard retourne à ses montagnes quand le printemps se fait sentir. Et les verra-t-il, ces monts de notre pays ? Sûrement, je l’atteindrai ! Sûrement, ma vengeance est sauve ! Sûrement, Dieu le tient à ma disposition dans le creux de sa main. Nul mal n’arrivera jusqu’à ma venue à Daoud Shah ; car je souhaite de le tuer en pleine vie, l’âme chevillée dans le corps. La grenade est en pleine saveur quand les pépins se séparent avec difficulté de l’écorce. Que ce soit dans la journée, afin que je puisse voir son visage et que ma joie soit à son comble.
Et quand j’aurai terminé l’affaire et que mon honneur sera lavé, je rendrai grâces à Dieu, Celui qui tient les Balances de la Justice, et je dormirai. Dès cette nuit-là, tout le jour, et au cours de la nuit encore, je dormirai ; et nul rêve ne viendra me troubler.