Cette nuit-là, sans faire halte, j’allai à Ghor, demander après Daoud Shah. On me dit : « Il est allé à Pubbi pour des chevaux. Que lui veux-tu ? La paix règne entre les villages. » Je répondis : « Oui-da ! La paix de trahison et l’amour qu’à Gurel porta le démon Atala. » Sur quoi je fis feu trois fois dans la barrière, me mis à rire et poursuivis mon chemin.

Au cours de ces heures-là, frère et ami du cœur de mon cœur, la lune et les étoiles étaient comme du sang au-dessus de moi, et j’avais dans la bouche le goût de la terre sèche. Aussi ne rompis-je le jeûne, et n’eus-je pour boisson que la pluie de la vallée de Ghor sur la face.

A Pubbi je trouvai Mahbub Ali, l’écrivain, assis sur son lit de sangle, et lui livrai mes armes conformément à votre Loi. Mais je ne m’attristais pas, car il était dans mon cœur que je tuerais Daoud Shah de mes mains que voici, de la sorte — comme on dépouille une grappe de raisin. Mahbub Ali dit : « Daoud Shah vient à l’instant de partir en toute hâte pour Peshawer, et il va choisir ses chevaux le long de la route, en allant à Delhi, car on prétend que la compagnie de tramways de Bombay est en train d’acheter dans cette dernière ville des chevaux par wagonnées… huit chevaux au wagon. » Et ce qu’il disait était vrai parler.

Alors je m’aperçus que la randonnée ne serait pas peu de chose, car l’homme avait passé vos frontières pour échapper à ma colère. Est-ce ainsi qu’il échappera ? Ne suis-je pas en vie ? Quand il irait courir au nord jusqu’au Dora et jusqu’aux neiges, ou bien au sud jusqu’à l’Eau Noire, je le suivrai, comme un amant, pas à pas, suit sa maîtresse, et m’avançant sur lui je le prendrai tendrement… oh ! si tendrement, dans mes bras, et lui dirai : « C’est bien travaillé, et bien récompensé seras-tu. » Et Daoud Shah ne sortira pas de mon étreinte le souffle aux narines. Augrrh ! Où est la cruche ? J’ai soif autant qu’une jument grosse d’un mois.

Votre Loi ! Que me fait votre Loi ? Quand les chevaux se battent dans les herbages, prêtent-ils attention aux barrières ; ou les vautours d’Ali Musjid s’abstiennent-ils si la charogne gît à l’ombre du Ghor Kuttri[3] ? L’affaire a pris naissance de l’autre côté de la frontière. Elle prendra fin où Dieu voudra. Ici, dans mon propre pays, ou en enfer. Les trois ne font qu’un.

[3] Caravansérail, à Peshawer.

Écoute, maintenant, toi qui partages le chagrin de mon cœur, et je vais te raconter la randonnée. Je suivis la piste de Pubbi à Peshawer, et je courus les rues de Peshawer comme un chien errant, en quête de mon ennemi. Une fois, je crus le voir se laver la bouche à la borne-fontaine du grand square ; mais, comme j’allais l’atteindre, il était parti. Il se peut que ce fût lui, et qu’en voyant qui j’étais il ait fui.

Une fille du bazar m’apprit qu’il irait à Nowshera. Je dis : — « O cœur de mon cœur, Daoud Shah te visite-t-il ? » Elle répondit : — « Parfaitement. » Je repris : — « Je souhaiterais de le voir, car nous sommes amis, et voilà deux ans que nous ne nous sommes vus. Cache-moi, je te prie, ici dans l’ombre de la persienne, et j’attendrai sa venue. » Et la fille, de dire : — « O Pathan, regarde-moi dans les yeux ! » Et couché sur son sein je tournai la tête et la regardai dans les yeux, en jurant que je disais la vraie vérité de Dieu. Mais elle, de répondre : — « Jamais ami n’attendit ami avec de pareils yeux. Mentez à Dieu et au Prophète, mais à une femme vous ne sauriez mentir. Hors d’ici ! Nul mal, à cause de moi, n’arrivera à Daoud Shah. »

Sans la peur de votre police j’eusse étranglé cette fille ; et de la sorte la randonnée eût été réduite à néant. Je me contentai donc de rire et de m’en aller, tandis que, penchée sur l’appui de la fenêtre, dans la nuit, elle m’insultait jusqu’à ce que j’eusse passé le tournant de la rue. Elle a pour nom Jamun[4]. Dès que j’aurai réglé mon compte avec l’homme, je retournerai à Peshawer et… ses amants ne la désireront plus pour sa beauté. Ce ne sera plus Jamun, mais Ak, le cul-de-jatte des arbres. Oh, oh, Ak elle sera !

[4] Nom d’arbre. On sait que les prostituées, dans l’Inde, sont toutes mariées à des arbres. Voir Sur le Mur de la Ville.