Sahib, pourquoi me demander cela ? Si mes vêtements sont souillés, c’est à cause de la poussière de la route. Si j’ai les yeux cernés, c’est à cause de l’éclat du soleil. Si j’ai les pieds gonflés, c’est de les avoir lavés dans des eaux amères ; et si j’ai les joues creuses, c’est parce que la nourriture, ici, est mauvaise. Au feu, votre argent ! Je n’en ai que faire. Je suis riche, et je vous prenais pour un ami ; mais vous êtes comme les autres — un sahib. Un homme est-il triste ? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. Est-il déshonoré ? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. A-t-il un affront à venger ? Donnez-lui de l’argent, disent les sahibs. Tels sont les sahibs, et tel es-tu, toi — oui, toi.
Non, ne regardez pas les pieds de l’isabelle. Dommage que je ne vous aie jamais appris à connaître les jambes d’un cheval ? Boiteux ? Soit. Eh bien, quoi ? Les routes sont dures. Et la jument aussi, est boiteuse ? Elle porte double fardeau, sahib.
Et maintenant, je vous en prie, laissez-moi partir. Grands sont la faveur et l’honneur dont j’ai été l’objet de la part du sahib, et gracieusement a-t-il montré sa croyance que les chevaux sont volés. Lui plaira-t-il de m’envoyer à la thana[2] ? D’appeler un balayeur pour me faire emmener par un de ces lézards-là ? Je suis l’ami du sahib. J’ai bu de l’eau à l’ombre de sa maison et il m’a noirci la face. Reste-t-il quelque chose à faire ? Le sahib me donnera-t-il huit annas pour adoucir l’injure et… compléter l’insulte ?…
[2] Poste de police.
Pardonnez-moi, mon frère. Je ne savais — je ne sais pas en ce moment — ce que je dis. Oui, je vous ai menti ! Je me couvrirai la tête de poussière — je ne suis qu’un Afridi ! Les chevaux ont dû marcher, tout boiteux qu’ils sont, depuis la vallée jusqu’ici, et j’ai les yeux brouillés, et le corps me fait mal, à cause du manque de sommeil, et j’ai le cœur desséché de chagrin et de honte. Mais, de même que ce fut ma honte, de même, par le Dieu Dispensateur de la Justice — par Allah-al-Mumit, ma vengeance sera mienne !
Ce n’est pas la première fois que nous causons le cœur à nu, et nos doigts ont trempé dans le même plat, et tu as été pour moi comme un frère. C’est pourquoi je te paie de mensonges et d’ingratitude… comme un Pathan. Écoute, maintenant ! Quand la douleur de l’âme passe de son poids les forces de l’endurance, on arrive par la parole à l’alléger un peu ; en outre, l’esprit de l’homme sincère est comme un puits, et le caillou de confession qu’on y laisse tomber, s’y enfonce et plus ne se revoit. De la vallée je suis venu à pied, lieue par lieue, dans la poitrine un feu pareil au feu de l’enfer. Et pourquoi ? As-tu, alors, si vite oublié nos coutumes, parmi ces gens d’ici qui vendent leurs femmes et leurs filles pour de l’argent ? Reviens avec moi dans le nord et sois parmi des hommes une fois encore. Reviens, lorsque cette affaire sera consommée et que je t’appellerai ! La fleur des vergers de pêchers est sur toute la vallée, et il n’est, ici, que poussière et grande puanteur. Un vent plaisant souffle dans les mûriers, et les torrents sont éclatants d’eau de neige, et les caravanes montent et les caravanes descendent, et cent feux étincellent dans le boyau de la Passe, et le piquet de tente répond au maillet, et le poney de charge hennit au poney de charge à travers la fumée flottante du soir. Il fait bon maintenant dans le nord. Reviens avec moi. Retournons aux nôtres ! Viens !
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D’où mon chagrin ? Lorsque l’homme s’arrache le cœur et morceau par morceau le fait cuire à feu lent, est-ce pour rien autre qu’une femme ? Ne ris pas, ami à moi, car ton temps aussi viendra. C’était une femme des Abazai, et je la pris en mariage pour arrêter la discorde entre notre village et les gens de Ghor. Je ne suis plus jeune ? La chaux a touché ma barbe ? C’est vrai. Je n’avais aucun besoin de me marier ? Non, mais je l’aimais. Que dit Rahman : — « En celui dont le cœur ouvre la porte à l’Amour, il n’est que Folie et rien autre. D’un éclair de l’œil elle t’a aveuglé, et des paupières et de la frange des paupières pris en captivité sans rançon, et rien autre. » Te rappelles-tu cette chanson durant que le mouton rôtissait au camp de Pindi, parmi les Uzbegs de l’amir ?
Les gens des Abazai sont des chiens, et leurs femmes, les servantes du péché. Il y avait bien parmi les siens, à elle, un amoureux ; mais, de cela, son père ne me dit mot. Mon ami, maudissez pour moi dans vos prières, comme je maudis chaque fois que je prie depuis le Fakr jusqu’à l’Isha, le nom de Daoud Shah, des Abazai, dont la tête repose encore sur le col, dont les mains sont encore aux poignets, qui a causé mon déshonneur, qui a fait de mon nom un objet de risée parmi les femmes du Petit Malikand.
Au bout de deux mois je me rendis en Hindoustan — à Chérat. Je ne restai parti que douze jours ; mais j’avais déclaré que je resterais quinze jours absent. Ainsi fis-je pour l’éprouver, car il est écrit : « Ne te fie pas à l’incapable. » En remontant seul la gorge à la chute du jour, j’entendis une voix d’homme chanter à la porte de ma maison ; et c’était la voix de Daoud Shah, et la chanson qu’il chantait, c’était Dray wara yow dee — les trois ne font qu’un. Ce fut comme si l’on m’eût glissé une entrave autour du cœur et que tous les démons eussent tiré dessus pour la serrer passé toute endurance. Je me coulai silencieusement jusqu’en haut du chemin, mais la pluie avait mouillé la mèche de mon flingot, et je ne pouvais tuer Daoud Shah de loin. De plus, j’avais dans l’idée de tuer la femme aussi. De sorte qu’il continuait de chanter, assis à l’extérieur de ma maison ; et voilà que la femme ouvrit la porte, et j’approchai, rampant sur le ventre parmi les rochers. Je n’avais sous la main que mon couteau. Or, mon pied fit glisser une pierre, et tous deux regardèrent en bas de la montagne, et lui, laissant là son flingot, fuit ma colère, à cause qu’il avait peur pour la vie qui était en lui. Quant à la femme, elle ne bougea que je ne fusse en face d’elle, lui criant : « O femme, qu’est-ce donc que tu as fait ? » Et elle, le cœur exempt de crainte, bien qu’elle connût ma pensée, se prit à rire et dit : « C’est peu de chose. Je l’aimais, et toi tu n’es qu’un chien et un voleur de bétail qui profites de la nuit. Frappe ! » Et moi, encore aveuglé par sa beauté… car, ô mon ami ! les femmes des Abazai sont fort belles, je dis : « N’as-tu donc point de crainte ? » Et elle, de répondre : « Aucune — sauf la crainte de ne point mourir. » Alors, je dis : « N’aie point cette crainte. » Et elle baissa la tête, et je la lui abattis à la nuque d’un coup si fort que cette tête me sauta entre les pieds. Après quoi la fureur des nôtres s’empara de moi, et je lui ébréchai les seins, afin que les hommes du Petit Malikand pussent avoir connaissance du crime, et je jetai le corps dans le cours d’eau qui aboutit à la rivière de Caboul. Dray wara yow dee ! Dray wara yow dee ! Le corps sans tête, l’âme sans lueur, et mon propre cœur enténébré… les trois ne font qu’un… les trois ne font qu’un !