Tandis que je parlais, le rickshaw avait disparu. Et je perdis alors toute conscience de ce qui se passait. Le sommet du Jakko me sembla bouillonner et rouler comme le sommet d’un nuage, et s’écrouler sur moi.

Sept jours plus tard, le sept mai, veux-je dire, je me rendis compte que j’étais étendu dans la chambre de Heatherlegh, faible comme un enfant. Heatherlegh m’observait attentivement de derrière les papiers épars sur son bureau. Ses premiers mots ne furent pas encourageants ; mais je me trouvais trop déprimé pour beaucoup m’en émouvoir.

— Voici que Miss Kitty a renvoyé vos lettres. Vous correspondiez pas mal, jeunes gens. Voici un paquet qui m’a tout l’air d’une bague, et il y avait aussi quelques lignes joyeuses du papa Mannering, lignes que j’ai pris la liberté de lire et de brûler. Le vieux gentleman n’est pas content de vous.

— Et Kitty ? demandai-je sourdement.

— Encore plus courroucée que son père, si j’en crois ce que je vois. En parlant de cela, dites donc, vous devez en avoir lâché de bonnes, avant que je vous rencontre. Elle prétend qu’un homme qui s’est conduit vis-à-vis d’une femme comme vous avez fait vis-à-vis de Mrs. Wessington devrait se tuer rien que par pitié pour son espèce. C’est une petite virago, votre bonne amie. Elle maintient, en outre, que vous souffriez du delirium tremens quand arriva cette histoire sur la route du Jakko. Ajoute qu’elle aimerait mieux mourir que de jamais vous reparler.

Je poussai un gémissement et me tournai sur l’autre côté.

— Maintenant, vous avez le choix, mon ami. Il s’agit de rompre ces fiançailles ; et les Mannering ne désirent nullement se montrer durs à votre égard. Quel motif donnerons-nous : delirium tremens ou attaque d’épilepsie ? Désolé de ne pouvoir vous offrir une plus agréable alternative. A moins que vous ne préfériez la folie héréditaire. Parlez, et je leur dirai qu’il s’agit d’attaques. Tout Simla connaît la scène du Mille des Dames. Allons ! Je vous donne cinq minutes pour réfléchir.

Durant ces cinq minutes, je crois que j’explorai complètement les plus bas cercles de l’Inferno qu’il soit donné à l’homme de fouler sur cette terre. En même temps je m’observais moi-même en train d’arpenter d’un pas défaillant les obscurs labyrinthes du doute, de la tristesse et de l’absolu désespoir. Je me demandais, comme Heatherlegh pouvait se l’être demandé, là, sur sa chaise, quel affreux parti j’adopterais. Tout à coup, je m’entendis répondre, d’une voix que je reconnaissais à peine :

— Ils sont furieusement difficiles en fait de moralité par ici. Offrez-leur les attaques, Heatherlegh, et joignez-y l’assurance de mes meilleurs sentiments. Et maintenant, laissez-moi dormir un peu.

Sur quoi mes deux « moi » se rejoignirent, et ce ne fut plus que moi (un moi possédé, à demi détraqué) qui me démenai dans mon lit, refaisant pas à pas l’historique des dernières semaines.