— Mais, je suis à Simla, ne cessais-je de me répéter. Je suis, moi, Jack Pansay, à Simla, et il n’y a pas, ici, de fantômes. C’est extravagant de la part de cette femme, de prétendre qu’il y en ait. Pourquoi Agnès ne pouvait-elle me laisser tranquille ? Je ne lui ai jamais fait de mal. Cela aurait tout aussi bien pu être moi qu’Agnès. Seulement je ne serais jamais revenu tout exprès pour la tuer, elle. Pourquoi ne me laisse-t-on pas tranquille… tranquille et heureux ?

Il était plus de midi lorsque je m’étais réveillé pour la première fois, et le soleil était bas à l’horizon avant que je me remisse à dormir… dormir comme dort le condamné sur sa roue, trop épuisé pour sentir d’autre peine.

Le lendemain, je ne pus quitter le lit. Heatherlegh me dit, le matin, qu’il avait reçu une réponse de Mr. Mannering, et que, grâce à ses bons offices, à lui, Heatherlegh, l’histoire de mon malheur avait fait le tour de Simla, où de toutes parts on avait de moi grand’pitié.

— Et c’est plus que vous ne méritez, conclut-il aimablement, quoique Dieu seul connaisse les épreuves par lesquelles vous avez passé. Ne vous inquiétez pas, nous vous guérirons cependant, méchant phénomène.

Je refusai avec fermeté de me laisser guérir.

— Vous vous êtes montré déjà trop bon pour moi, mon vieux, dis-je ; je ne veux pas vous ennuyer davantage de ma personne.

Je savais pertinemment que rien de ce que ferait Heatherlegh n’allégerait le fardeau qui désormais pesait sur moi.

Cette connaissance se doublait aussi d’un sentiment de rébellion désespérée, impuissante, contre l’absence de raison qu’il y avait en tout cela. Il existait des quantités d’hommes ne valant pas mieux que moi, dont le châtiment avait tout au moins été réservé pour un autre monde ; et je sentais qu’il était amèrement, cruellement injuste que j’eusse entre tous été choisi en vue d’un si affreux destin. Cet état faisait avec le temps place à un autre où il semblait que le rickshaw et moi fussions les seules réalités en un univers d’ombres ; que Kitty fût un fantôme ; que Mannering, Heatherlegh, et tous les autres hommes et femmes que je connaissais fussent tous des fantômes ; et qu’elles-mêmes, les hautes montagnes grises, ne fussent que des ombres vaines suscitées pour me torturer. D’état en état, je louvoyai ainsi durant une mortelle semaine ; le corps reprenant chaque jour plus de force, jusqu’à ce que le miroir de la chambre me dît que j’étais revenu à la vie normale, et qu’une fois encore je me retrouvais comme tout le monde. Chose assez curieuse, mon visage ne portait aucune trace de la lutte par laquelle j’avais passé. Il était pâle, oui, mais sans plus d’expression et tout aussi banal qu’avant. Je m’étais attendu à quelque altération durable, trace visible du mal qui peu à peu me rongeait. Je ne trouvai rien.

Le quinze mai je quittai la maison de Heatherlegh à onze heures du matin ; et l’instinct du célibataire me conduisit au cercle. Là, je m’aperçus que tout le monde connaissait mon histoire telle que l’avait racontée le docteur, et, d’une façon gauche, témoignait d’une bienveillance et d’une attention inaccoutumées. Malgré quoi je reconnus que si pour le reste de ma vie ici-bas je pouvais exister parmi mes semblables, je ne ferais cependant pas partie d’eux ; et j’enviai fort amèrement, je dois le dire, les coolies gais et rieurs qui circulaient en bas sur le Mall. Je pris mon lunch au cercle, et à quatre heures me mis à errer du haut en bas du Mall sans autre but que le vague espoir de rencontrer Kitty. Près du kiosque à musique, je fus rejoint par les livrées noir et blanc, et j’entendis à mes côtés la vieille supplication de Mrs. Wessington. C’était à quoi je n’avais cessé de m’attendre depuis que j’étais sorti, et si quelque chose me surprenait, c’était qu’elle fût en retard. Le rickshaw-fantôme et moi marchâmes côte à côte et en silence le long de la route de Chota Simla. Près du bazar, Kitty et un inconnu, tous deux à cheval, nous rejoignirent et nous dépassèrent. Elle ne fit pas plus attention à moi que si j’eusse été le premier chien venu. Elle ne me fit même pas l’honneur d’activer l’allure, toute excuse qu’en eût pu fournir un après-midi menaçant.

C’est ainsi que Kitty et son compagnon, d’une part, moi et ma Dulcinée-fantôme, de l’autre, nous serpentâmes par couples autour du Jakko. La route ruisselait d’eau ; les pins dégouttaient à l’instar de chéneaux sur les rochers au-dessous, et une pluie fine chassait partout dans l’atmosphère. Deux ou trois fois je me surpris en train de me dire presque à voix haute : « Je suis Jack Pansay, en congé à Simla… à Simla ! Le Simla de tous les jours, le Simla que tout le monde connaît. Voilà ce qu’il ne faut pas que j’oublie. » Puis j’essayais de me rappeler quelques-uns des potins entendus au cercle : le prix des chevaux d’un tel — tout ce qui, en fait, avait rapport au monde anglo-indien journalier, que je connaissais si bien. Je me répétai même rapidement la table de multiplication, pour être tout à fait sûr que j’avais encore bien ma tête. Cela me rendit du courage, et dut m’empêcher un moment d’entendre Mrs. Wessington. Une fois de plus je grimpai avec lassitude la rampe qui conduit au couvent, et m’engageai sur la route plate. Là, Kitty et le monsieur disparurent au petit galop, et je restai seul avec Mrs. Wessington.