— Agnès, dis-je, voulez-vous baisser la capote et me dire ce que tout cela signifie ?

La capote retomba sans bruit, et je me trouvai face à face avec ma chère et enterrée maîtresse. Elle portait la toilette dans laquelle je l’avais vue vivante pour la dernière fois, tenait à la main droite le même tout petit mouchoir, et à la main gauche le même porte-cartes. (Une femme morte il y avait huit mois, avec un porte-cartes !) Il me fallut me réatteler à ma table de multiplication, et poser mes deux mains sur le parapet de pierre de la route pour m’assurer que celui-là, au moins, était réel.

— Agnès, répétai-je, par pitié, dites-moi ce que tout cela signifie.

Mrs. Wessington se pencha en avant, avec ce mouvement de tête prompt et spécial que je lui connaissais si bien, et parla.

Si mon histoire n’avait déjà si follement franchi les bornes de toute humaine croyance, il serait temps pour moi de vous faire mes excuses. Comme je sais que personne — non, pas même Kitty, pour qui elle est écrite comme une sorte de justification de ma conduite — ne me croira, je continue. Mrs. Wessington parla, et je marchai avec elle de la route de Sanjowlie jusqu’au tournant qui se trouve au-dessous de la maison du commandant en chef, comme j’aurais, dans le feu de la conversation, marché aux côtés du rickshaw de n’importe quelle femme en chair et en os. La seconde et la plus tourmentante des phases de ma maladie s’était soudainement emparée de moi, et, comme le prince du poème de Tennyson, « il me semblait me mouvoir au milieu d’un monde de revenants ». Il y avait eu garden-party chez le commandant en chef, et nous nous joignîmes tous deux à la foule des gens qui rentraient chez eux. Il me sembla, en les voyant, que c’étaient eux, les ombres — ombres aussi fantastiques qu’impalpables — qui s’ouvraient pour livrer passage au rickshaw de Mrs. Wessington. Ce que nous dîmes au cours de cette magique entrevue, je ne saurais — non, je n’oserais — le raconter. Le commentaire de Heatherlegh eût consisté en un rire bref, suivi de cette remarque : que je venais de courtiser une chimère issue d’un cerveau malade, enfantée par un estomac et des yeux malades. C’était une macabre, et en quelque indéfinissable sorte, cependant, une merveilleusement douce rencontre. Était-il possible, me demandai-je, que je fusse en ce monde pour faire une seconde fois la cour à une femme que ma négligence et ma cruauté avaient tuée ?

Je revis Kitty sur le chemin du retour — ombre parmi les ombres.

S’il me fallait décrire dans leur ordre tous les incidents de la quinzaine suivante, mon histoire jamais ne prendrait fin, et je lasserais votre patience. Matin sur matin, soir sur soir, le rickshaw-fantôme et moi vaguions ensemble à travers Simla. En quelque lieu que j’allasse, les quatre livrées noir et blanc me suivaient et me tenaient compagnie du seuil au seuil de mon hôtel. Au théâtre je les trouvais parmi la foule hurlante des jhampanies ; à l’extérieur de la verandah du Cercle, après une longue soirée de whist ; au Bal Anniversaire, attendant patiemment ma réapparition ; et en plein jour, lorsque j’allais en visites. Sauf qu’il ne portait point d’ombre, le rickshaw était sous tous les rapports d’aspect aussi réel qu’un rickshaw en bois et en fer. Plus d’une fois, oui-da, il m’a fallu m’empêcher de crier gare à l’ami lancé à fond de train, qui allait galoper par-dessus le véhicule. Plus d’une fois j’ai arpenté le Mall, en pleine conversation avec Mrs. Wessington, à l’indicible ébahissement des passants.

Il n’y avait pas une semaine que j’avais repris le cours de ma vie ordinaire, que la théorie des « attaques », paraît-il, avait été reléguée en faveur de la théorie de la « folie ». Toutefois, je ne changeai rien à mon genre de vie. Je faisais des visites, montais à cheval et dînais en ville, tout aussi librement que jamais. J’éprouvais pour la société de mes semblables un goût qu’en aucun temps je n’avais ressenti ; j’avais soif de me trouver au milieu des réalités de la vie ; et je ne laissais pas cependant de me sentir vaguement malheureux lorsque je m’étais trouvé trop longtemps séparé de ma surnaturelle compagne. Il serait presque impossible de décrire mes différents états à partir du quinze mai jusqu’aujourd’hui.

La présence du rickshaw me remplit tour à tour d’horreur, d’aveugle crainte, d’une vague espèce de plaisir, et de profond désespoir. Je n’osais quitter Simla ; et je savais qu’en y restant je me tuais. Je savais, en outre, que c’était ma destinée, de mourir lentement et un peu chaque jour. Tout ce dont j’étais anxieux, c’était de purger ma peine aussi discrètement que possible. Par moments j’avais soif de voir Kitty, et j’épiais ses flirts outrageants avec mon successeur — pour parler plus exactement, mes successeurs — d’un œil presque amusé. Elle était tout autant sortie de ma vie que j’étais sorti de la sienne. Le jour, je vaguais, presque heureux, en compagnie de Mrs. Wessington. La nuit, j’implorais le Ciel de me laisser retourner au monde tel que je l’avais connu. Au-dessus de tous ces divers états planait la sensation de sombre et stupide étonnement que le Visible et l’Invisible se mélangeassent si étrangement sur cette terre pour sonner l’hallali d’une simple et pauvre âme.

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