Août 27. — Heatherlegh s’est montré infatigable dans ses soins pour moi ; et c’est seulement hier qu’il m’a dit que je devrais introduire une demande de congé pour maladie. Une demande de congé pour échapper à la compagnie d’un fantôme ! Une requête en vue d’obtenir la gracieuse permission du gouvernement de me débarrasser de cinq spectres et d’un rickshaw imaginaire en allant en Angleterre ! La proposition de Heatherlegh me porta presque à une crise de rire hystérique. Je lui déclarai que j’attendrais la fin tranquillement à Simla ; et je suis sûr que la fin n’est pas loin. Croyez bien que je redoute sa venue plus qu’aucun mot ne saurait dire, et que je me torture toute la nuit en mille hypothèses sur le genre de ma mort.
Mourrai-je dans mon lit, décemment, comme il sied à un gentleman anglais ; ou bien, au cours d’une dernière promenade sur le Mall, mon âme me sera-t-elle arrachée pour prendre à jamais sa place aux côtés de cette macabre vision ? Retournerai-je, dans le monde futur, à mon ancien vasselage, ou rejoindrai-je Agnès, pour, ayant horreur d’elle, me voir enchaîné à ses côtés à travers l’éternité ? Voltigerons-nous tous deux sur la scène de notre vie passée jusqu’à la nuit des Temps ? Au fur et à mesure que le jour de ma mort approche, l’horreur intense que ressent toute chair vivante pour les esprits échappés au tombeau se fait de plus en plus grande. C’est une chose affreuse que de descendre tout vif parmi les morts après avoir à peine accompli la moitié de sa vie. C’est mille fois plus affreux d’attendre, comme je fais, étant encore des vôtres, je ne sais quel événement sans nom. Ayez pitié de moi, au moins à cause de mon « hallucination », car je sais que jamais vous ne croirez ce que j’ai écrit ici. Et cependant, si jamais homme fut mis à mort par les Puissances des Ténèbres, je suis cet homme-là.
En toute justice aussi, ayez pitié d’elle, car, si jamais femme fut tuée par un homme, j’ai tué Mrs. Wessington. Et voici que plane sur moi la dernière phase de mon châtiment.
·007
La locomotive, après l’engin maritime, est la chose la plus sensible que jamais l’homme ait fabriquée ; et la machine No ·007, outre qu’elle était sensible, était neuve. La peinture rouge de sa traverse d’avant immaculée avait à peine eu le temps de sécher, son signal étincelait comme un casque de pompier, et son abri eût pu passer pour un salon d’acajou. Son essai terminé, on l’avait poussée au dépôt — elle avait dit adieu à son meilleur ami des ateliers, le grand pont roulant — le vaste monde était là dehors ; et les autres locos la reluquaient. Elle regarda le demi-cercle de hardis, impassibles signaux d’avant, entendit le ronron et le murmure étouffés de la vapeur en train de monter dans les manomètres — de dédaigneux sifflements de mépris comme une soupape défectueuse se soulevait un peu — et eût donné l’huile d’un mois afin de pouvoir se glisser à travers ses propres roues motrices dans le cendrier de briques placé au-dessous d’elle. ·007 était une loco « américaine » à huit roues, légèrement différente des autres locomotives de son type, et, telle quelle, on l’estimait à dix mille dollars sur les livres de la Compagnie. Mais l’eussiez-vous, au bout d’une demi-heure d’attente dans le dépôt sombre et retentissant, achetée au taux de sa propre évaluation, que vous eussiez fait une économie de neuf mille neuf cent quatre-vingt-dix-neuf dollars quatre-vingt-dix-huit cents, ni plus ni moins.
Une lourde Mogul à marchandises, pourvue d’un cow-catcher[15] court, et dont la boîte à feu descendait à moins de trois pouces du rail, commença le peu galant colloque en s’adressant à une Consolidation[16] de Pittsburg, qui se trouvait là en visite.
[15] Cow-catcher, équivalent du chasse-pierres, mais de proportions plus grandes et destiné, en Amérique, à écarter les troupeaux de buffles.
[16] Mogul et Consolidation. Types de locomotives américaines connus sous les mêmes noms dans nos Compagnies.
— D’où le vent nous a-t-il apporté cela ? demanda-t-elle, tout en lâchant rêveusement une bouffée de légère vapeur.
— J’ai déjà bien assez de me mettre dans la tête ce qu’on fabrique chez nous, fut-il répondu, sans me tenir au courant de vos anciens numéros. J’imagine que c’est quelque chose que Peter Cooper a laissé inachevé quand il est mort.