Si le Bisara, au lieu d’être volé, est donné, acheté ou trouvé, il tourne contre son possesseur en l’espace de trois années, et conduit à la ruine ou à la mort. Voilà un autre fait dont vous pourrez trouver l’explication quand vous en aurez le loisir. En attendant, libre à vous d’en rire. Pour le présent, le Bisara de Pooree est en sûreté sur le cou d’un poney d’ekka, à l’intérieur d’un collier de perles bleues qui garde du mauvais œil. Si le cocher de l’ekka le trouve jamais, et le porte, ou le donne à sa femme, j’en suis fâché pour lui.

Une femme coolie, de la montagne, sale, avec un goître, le possédait à Théog en 1884. Il vint à Simla, par le nord, avant que le khitmatgar de Churton l’achetât, puis le vendît, pour trois fois sa valeur en argent, à Churton, qui faisait collection de curiosités. Le serviteur ne savait pas plus que le maître ce qu’il avait acheté ; mais quelqu’un, en jetant un regard sur la collection de curiosités de Churton — Churton, en passant, était aide-commissaire — le vit et se garda de parler. C’était un Anglais ; mais il savait le secret de croire. Preuve qu’il différait de la plupart des Anglais. Il savait qu’il était dangereux d’avoir des intérêts dans la petite boîte, agissante ou dormante ; car l’amour qu’on n’a pas cherché est un présent terrible.

Pack — « Nabot » Pack, comme nous l’appelions — était de toutes les façons un sale petit bonhomme, qui devait s’être glissé dans l’armée par erreur. Il était de trois pouces plus haut que son sabre et pas aussi fort de la moitié. Or, il s’agissait d’un sabre de cinquante shillings, et qui sortait de la boutique du tailleur.

Personne n’aimait « Nabot », et, je le suppose, ce furent sa laideur physique et son indignité qui le firent tomber si désespérément amoureux de Miss Hollis, la douce et désirable Miss Hollis, haute de cinq pieds sept pouces dans ses souliers de tennis. Il ne se contenta pas de tomber amoureux avec calme, mais apporta dans l’affaire toute la force de sa misérable petite nature. S’il n’avait donné tant de prise à la critique, on eût pu le plaindre. Il se montrait glorieux, s’agitait, faisait feu des quatre pieds, trottait du haut en bas, essayant de se rendre agréable aux grands yeux gris et tranquilles de Miss Hollis, et manquait son but. C’était l’un de ces cas, que l’on rencontre parfois, même en ce pays de mariages suivant les règles du code, où l’attachement, un attachement aveugle, est tout entier d’un seul côté, sans ombre de réciprocité possible. Miss Hollis considérait Pack comme n’importe quelle vermine rencontrée sur la route. Il n’avait d’autres espérances que la paye de capitaine, et pas d’aptitude pour l’aider à l’augmenter d’un anna. Chez un homme de haute taille, un amour comme le sien eût été touchant. Chez un brave garçon, il eût été grand. Étant donné ce qu’était le personnage, on n’y pouvait voir qu’un fléau.

Vous croirez facilement tout cela. Ce que vous ne croirez pas, c’est ce qui suit : Churton et l’Homme qui Savait à quoi s’en tenir sur le Bisara déjeunaient ensemble au club de Simla. Churton se plaignait de la vie en général. Sa meilleure jument avait roulé hors de l’écurie jusqu’en bas de la montagne et s’était brisé les reins ; ses décisions étaient réformées par les juridictions supérieures, plus qu’un aide-commissaire de huit années de service n’était en droit d’attendre ; il faisait l’expérience des crises de foie et de la fièvre, et, depuis des semaines, ne se sentait pas dans son assiette. Au résumé, c’était un homme à la fois dégoûté et découragé.

La salle à manger du club de Simla est construite, tout le monde le sait, en deux corps de bâtiment séparés par une sorte d’arche. Entrez, tournez à votre gauche, prenez la table devant la fenêtre, et vous ne pouvez voir celui qui est entré, a tourné à droite, et a pris une table sur le côté droit de l’arche. Chose assez curieuse, le moindre mot que vous dites, se trouve entendu, non seulement par l’autre dîneur, mais par les serviteurs qui se trouvent de l’autre côté du paravent par lequel ils vous apportent à dîner. Cela vaut la peine qu’on le sache ; une salle-écho est un piège contre lequel il est bon de mettre les gens en garde.

Moitié pour rire, moitié dans l’espoir qu’on le crût, l’Homme qui Savait raconta à Churton l’histoire du Bisara de Pooree un peu plus longuement qu’ici je ne vous l’ai narrée, en finissant par lui insinuer qu’il ferait tout aussi bien de jeter la petite boîte au bas de la montagne, afin de voir si tous ses ennuis s’en iraient avec elle. Pour des oreilles vulgaires, des oreilles d’Anglais, le conte n’était qu’un intéressant bout de légende. Churton se mit à rire, déclara qu’il se sentait mieux depuis son tiffin[25], et sortit. Pendant ce temps-là, Pack, qui tiffinait tout seul à droite de l’arche, avait tout entendu. Il était presque fou de son absurde engouement pour Miss Hollis, dont tout Simla s’était ouvertement moqué.

[25] Second déjeuner, dans l’Inde.

C’est une chose curieuse que, si un homme hait ou aime hors de raison, le voilà prêt à sortir de la raison pour donner pâture à ses sentiments. Ce qu’il ne ferait pas, s’il s’agissait simplement de satisfaire son amour de l’argent ou du pouvoir. Vous pouvez compter que Salomon n’eût jamais élevé d’autels à Ashtaroth ni à toutes ces dames aux noms étranges, s’il n’y eût pas eu de troubles de quelque nature dans sa zenana, et nulle part ailleurs. Mais voilà qui se trouve en dehors de notre histoire. Les faits qui nous occupent, les voici : Pack alla, le jour suivant, rendre visite à Churton, alors que Churton était sorti, laissa une carte et vola le Bisara de Pooree à la place qu’il occupait devant la pendule au milieu de la cheminée, le vola comme le voleur de nature qu’il était ! Trois jours plus tard, tout Simla fut électrisé par cette nouvelle : Miss Hollis avait agréé Pack — le rat ratatiné, Pack ! Voulez-vous de ceci quelque chose de plus évident ? Le Bisara de Pooree avait été volé, et il agissait comme il faisait toujours lorsqu’on l’avait acquis par des moyens malpropres.

Il arrive trois ou quatre fois à un homme, au cours de sa vie, de trouver une excuse à son immixtion dans les affaires d’autrui pour jouer la Providence.