Tallantire prit dans ses bras le corps consumé de son chef et le soutint contre sa poitrine. Peut-être qu’en le tenant très chaud, Orde vivrait-il assez pour revoir sa femme une fois encore. Si seulement l’aveugle providence pouvait faire baisser le fleuve de trois pieds !
— Cela va mieux, dit Orde faiblement. Fâché de vous causer de l’ennui, mais est-ce… est-ce qu’il n’y a pas à boire ?
On lui donna du lait additionné de whisky, et Tallantire sentit une petite chaleur contre sa propre poitrine. Orde se mit à marmonner.
— Ce n’est pas de mourir que je m’effraye, dit-il. C’est de laisser Polly et le district. Dieu merci ! nous n’avons pas d’enfants. Dick, vous savez, je suis endetté… affreusement endetté… des dettes contractées dans mes cinq premières années de service. La pension, ce n’est pas beaucoup, mais assez pour elle. Elle a sa mère au pays. La difficulté, c’est de s’y rendre. Et… et… vous comprenez, n’étant pas femme de soldat…
— Il va sans dire que nous arrangerons le passage en Angleterre, dit Tallantire avec calme.
— Ce n’est pas amusant de penser à tendre la main ; mais, bon Dieu ! que de gens, moi qui vous parle, je me rappelle avoir vus dans l’obligation de le faire ! Morton est mort — il était de mon année. Shaughnessy est mort, et il avait des enfants ; je le vois encore avec son habitude de nous lire les lettres qu’ils lui envoyaient de l’école ; pour quel homme assommant nous le tenions ! Evans est mort — Kot-Kumharsen l’a tué. Rickett, de Myndonie est mort… et je vais mourir aussi. L’homme né de femme n’est que de la bien petite bière, allez. Cela me rappelle, Dick : les quatre villages du Khusru Kheyl, de notre côté de frontière, demandent une remise d’un tiers ce printemps. C’est de toute justice ; leurs récoltes sont mauvaises. Veillez à ce qu’ils l’obtiennent, et parlez à Ferris au sujet du canal. J’aurais voulu vivre jusqu’à ce que ce dernier fût achevé ; c’est d’une telle importance pour les villages du nord de l’Indus — mais Ferris est un sacré flémard — secouez-le un peu. Vous serez chargé du district jusqu’à l’arrivée de mon successeur. Je ne demande qu’une chose, c’est que ce poste vous revienne pour de bon ; vous connaissez la population. Je suppose, toutefois, que ce sera Bullows. Bon type, mais trop mou pour le travail de frontière ; et il ne comprend pas les prêtres. Le prêtre aveugle de Jagai est à surveiller. Vous trouverez tout cela dans mes papiers, — dans la cantine, je crois. Faites approcher les hommes du Khusru Kheyl ; je vais tenir ma dernière audience publique. Khoda Dad Khan !
Le chef des hommes fut d’un bond aux côtés de la litière, suivi de ses compagnons.
— Mes braves, je vais mourir, dit Orde rapidement, dans l’idiome du pays ; et bientôt il n’y aura plus d’Orde Sahib pour vous savonner la tête et vous empêcher de faire des razzias de bétail.
— A Dieu ne plaise qu’il en soit ainsi ! éclata le chœur sur un ton de basse profonde. Le sahib ne va pas mourir.
— Oui, il va mourir ; et alors il saura si c’est Mahomet qui dit vrai, ou bien Moïse. Mais il faut rester sages quand je ne serai plus ici. Il faut que ceux d’entre vous qui habitent notre côté de frontière continuent comme auparavant de payer tranquillement leurs impôts. J’ai parlé des villages comme devant être traités avec indulgence cette année. Il faut que ceux d’entre vous qui habitent les montagnes s’abstiennent de piller le bétail, ne mettent plus le feu au chaume, et ferment l’oreille à la voix des prêtres qui, sans connaître la force du gouvernement, vous jetteraient dans d’absurdes guerres où sûrement vous perdriez la vie et où vos récoltes seraient mangées par l’étranger. Et il ne faut faire le sac d’aucune caravane ; et il faut, quand vous traversez la frontière, laisser vos armes au poste de police, comme vous avez toujours fait et comme c’était mon ordre. Et Tallantire Sahib sera avec vous, mais j’ignore qui me remplace. Je parle vrai parler, car je suis pour ainsi dire déjà mort, mes enfants, — mes enfants, attendu que, tout en étant des hommes, vous êtes des enfants.