— Oh ! dit Curbar, qui, faisant partie de la police, ne pouvait comprendre que quinze années d’éducation dussent, en principe, faire d’un Bengali un fils de la Grande Bretagne. On s’est battu sur la frontière, et il y a des tas de gens tués. On va se battre encore, et il y aura encore des tas de gens tués.

— Pourquoi ?

— Parce que les quelques millions d’habitants qui grouillent dans ce district ne sont pas précisément vos amis, et croient que sous votre bénigne autorité ils vont pouvoir se payer du bon temps. M’est avis que vous feriez bien de prendre vos dispositions. Je n’agis, vous le savez, que suivant vos ordres. Que conseillez-vous ?

— Je… je vous prends tous à témoin que je n’ai pas encore assumé la charge du district, balbutia le nouveau commissaire-délégué, non plus à la façon des « Anglais plus anglais ».

— Ah ! je le croyais. Eh bien, comme je le disais, Tallantire, votre plan est le bon. Exécutez-le. Voulez-vous une escorte ?

— Non, rien qu’un cheval convenable. Mais, dites-moi, pour ce qui est de télégraphier au quartier général ?

— J’imagine, à la couleur de ses joues, que votre officier supérieur va expédier avant la fin de la soirée quelques télégrammes qui ne seront pas dans une musette. Qu’on le laisse faire, et la moitié des troupes de la province va nous arriver pour voir ce qu’il y a. Allons, filez, et prenez garde à vous — les Khusru Kheyl décousent de bas en haut, rappelez-le-vous. Hé, là ! Mir Khan, donne à Tallantire Sahib le meilleur des chevaux, et dis à cinq hommes d’accompagner à cheval le commissaire-délégué sahib bahadour[32] jusqu’à Jumala. Il y a de la presse.

[32] Bahadour est un titre additionnel (et ici moqueur) à celui de sahib.

Il y en avait ; et ce n’était pas en se cramponnant à la bride d’un homme de la police et en lui demandant le chemin le plus court, tout à fait le plus court, pour retourner à Jumala, que Debendra Nath Dé activait les choses. Or, l’originalité est fatale au Bengali. Debendra Nath eût dû rester avec son frère, lequel suivit jusqu’à Jumala la ligne du chemin de fer sans s’en écarter, en rendant grâce à des dieux totalement inconnus à la plus catholique des universités, de n’avoir point encore assumé la charge du district, et de pouvoir, en outre — heureuse ressource d’une race fertile ! — tomber malade.

Et je suis désolé de dire que lorsqu’il atteignit le but de sa course, deux policiers indigènes, non dépourvus d’un certain esprit de facétie vulgaire, et qui venaient de conférer ensemble tout en pilant du poivre sur leurs selles, arrangèrent une petite mise en scène pour le distraire. Cela consista d’abord à entrer l’un après l’autre dans sa chambre afin de lui donner de sinistres détails de guerre, lui montrer le grossissement de tribus diaboliques et altérées de sang, et l’incendie des villes. Ce fut presque aussi drôle, dirent ces chenapans, que de galoper aux côtés de Curbar après les fuyards afghans. Chacune de ces histoires tint celui qui les écoutait, à l’œuvre une demi-heure durant sur des télégrammes que le sac de Delhi eût à peine justifiés. A tout pouvoir capable de disposer d’une baïonnette ou de mettre en lieu sûr un homme mort de peur, Grish Chunder Dé adressa un appel télégraphique. Il était seul, ses collaborateurs avaient fui, et c’était pure vérité qu’il n’avait pas encore pris la charge du district. Les télégrammes eussent-ils été expédiés, qu’il eût pu se passer beaucoup de choses ; mais, comme le seul télégraphiste de Jumala était allé se coucher, et que le chef de gare, après un coup d’œil à ce formidable tas de papiers, découvrit que les règlements de chemin de fer interdisaient la transmission des messages impériaux, les agents de police Ram Singh et Nihal Singh ne virent rien à faire d’autre que de rouler le tout en forme d’oreiller, et très confortablement s’endormirent dessus.